Interview avec SEM François Pujolas, Ambassadeur de France en RDC
Peu de temps après le séjour à Kinshasa du ministre des Affaires étrangères français, Jean-Yves Le Drian et la signature du nouveau pacte de coopération entre les deux pays, SEM François Pujolas a accordé une interview exclusive à Mining & Business Magazine.

Mining&Business Magazine : Monsieur l’Ambassadeur, je vous propose de décrypter la nouvelle feuille de route de l’action de la France en RDC. Nous allons donc passer en revue le document commun. Lutte contre le changement climatique, protection de la biodiversité le renforcement de la francophonie en préambule. Pourquoi est-ce si important ?

SEM François Pujolas : Sur le climat et la protection de la biodiversité, les présidents français et congolais s’étaient rencontrés en mars dernier, en marge du sommet de Nairobi, le « One Planet Summit » qui traitait justement de la préservation et de la gestion durable des forêts d’Afrique Centrale. 80 % des bassins forestiers se trouvent en République Démocratique du Congo! Les deux présidents étaient réunis pour signer, avec d’autres, l’appel de Nairobi afin de donner une nouvelle impulsion à cette action. En effet, la lutte globale contre le changement climatique est affectée par la gestion de ce massif forestier qui est le deuxième poumon vert de la planète. Donc, notre préoccupation commune concerne la gestion durable des forêts. 

Sans rentrer dans les détails, la France va répondre présente sur cette préoccupation climatique commune. Elle l’intégrera notamment à ses projets dans des domaines stratégiques comme l’agriculture et l’énergie, qui ont été ajoutés à notre feuille de route à la demande du président Tshisekedi.

M&B : Parlons de l’éducation. Un bilan fait état de 700 salles de classe et du financement des salaires de 30 000 enseignants depuis 2013. Où sont-elles ces classes ?   

SEM FP : Ces actions s’inscrivaient dans l’objectif de faciliter l’accès de tous à une éducation de qualité. Pour accéder à l’éducation, il faut qu’il y ait des écoles et malheureusement, il manque un certain nombre de classes pour les élèves ici en RDC. La France a financé intégralement 700 classes dans le cadre du contrat désendettement - développement. C’était une subvention pour financer ces constructions, une première pierre à l’édifice, pas suffisante cependant. Ces constructions ont été concentrées principalement à Kinshasa et à l’ouest du pays, parce qu’on ne pouvait pas être partout.

Nous discutons en ce moment avec les autres bailleurs notamment la Banque Mondiale, pour voir si on peut trouver une formule permettant de pérenniser cet effort et de l’élargir, parce le coût de l’éducation est un deuxième obstacle. Le coût de l’éducation est prohibitif au regard des revenus de nombreux Congolais. On va aller de l’avant à travers notre aide bilatérale et à travers la coordination avec les autres bailleurs du « partenariat mondial pour l’éducation », auquel la France a significativement augmenté sa contribution l’année dernière. Mais nous voulons nous concentrer aussi sur l’éducation de qualité. C’est tout l’enjeu de la formation des professeurs. Là aussi, il y a des besoins et la France sera présente dans ce domaine.

M&B : Dans la déclaration commune, il y a aussi une volonté de former les élites de demain. Au moment où on pense fermer l’ENA en France, on va ici former des énarques. Et après ? Quid du paiement d’un salaire décent pour ne pas précipiter ces jeunes énarques dans la corruption ?

SEM FP : Le commencement, c’est quand même la formation et je crois que l’ENA congolaise a sa propre légitimité. La France a contribué à sa création. Elle n’a que cinq ans et jusque-là elle a donné de bons résultats. Effectivement, cela n’épuise pas le sujet des carrières des hauts fonctionnaires. Nous sommes prêts à répondre à toute demande d’assistance dans cette gestion prévisionnelle des carrières. 

L’INAFORJ est une réponse apportée par les autorités congolaises pour moderniser la  formation des juges. Je crois que c’est une excellente chose, nous sommes heureux d’y participer. Il s’agit de faire en sorte que la justice fonctionne plus efficacement.

Quant à l’Académie diplomatique, là aussi nous sommes prêts à répondre à une demande de nos partenaires. Il y a une volonté de moderniser l’outil diplomatique congolais à un moment où l’on voit que le président Tshisekedi développe une action beaucoup plus soutenue sur la scène internationale.

M&B : Parlons du secteur de la santé. Les besoins sont énormes. Pourriez-vous nous donner des exemples concrets de ce que peut apporter la France à la RDC ? 

SEM FP : Il y a énormément de choses à faire, mais tout ne se résume pas aux aspects matériels. Nous préférons travailler sur la modernisation et l’efficience des systèmes de santé, parce que c’est souvent là où le bât blesse. Vous pouvez avoir un matériel très moderne. Mais si personne n’est là pour faire la maintenance et organiser l’hôpital, cela n’aura pas l’impact escompté sur l’amélioration du niveau de santé. 

Nous avons des projets intéressants qui ont produit de premiers résultats, notamment à l’hôpital Monkolé de Kinshasa. Nous réfléchissons à d’autres projets similaires dans d’autres régions, notamment dans l’Est de la RDC, pour moderniser l’accès aux soins et permettre aux hôpitaux congolais de répondre de façon optimale et à un coût adapté.

M&B : La déclaration conjointe du Président Tshisekedi et du ministre Le Drian a insisté sur la fièvre Ebola. Nous vivons la 2e plus grande épidémie de tous les temps.

SEM FP : Nous sommes préoccupés comme les autorités congolaises elles-mêmes, le contexte est compliqué au niveau de l’acceptation par la population des interventions pour aider à combattre l’épidémie. Le président Tshisekedi a pris une excellente décision en mettant en place un comité multi-sectoriel. Ce problème de santé publique majeur touche aussi aux questions sécuritaires et donc implique le ministère de l’Intérieur, l’armée et d’autres ministères. De notre côté, nous sommes sur le terrain à travers des ONG telles que Alima et la Croix Rouge française, et nous avons développé une coopération exemplaire ces dernières années avec l’Institut national de recherche biomédicale à Kinshasa pour mieux combattre cette maladie à virus Ebola. Je signale au passage que la France a été la première parmi les partenaires de la RDC à offrir une solution de dépistage moderne, rapide et efficace. Maintenant, on a des diagnostics en 24 ou 48 heures.

MB : La déclaration mentionne la stabilisation de la RDC. Concrètement, y aura-t-il plus de militaires français pour la formation en RDC ? Plus d’officiers congolais en France ?

FP : Dans le domaine de la défense et de la sécurité, la coopération était à des niveaux plutôt bas ces dernières années. On a décidé de la relancer. C’est ce que traduit la déclaration conjointe qui évoque la création d’un collège interarmées de défense. C’est-à-dire renforcer la formation des officiers supérieurs congolais par des sessions organisées en RDC, mais également dans nos écoles à vocation régionale en Afrique et bien sûr en France. 

MB : Parlons Francophonie. Concrètement, pour le jeune agriculteur congolais de la région de Likasi, qu’est-ce que ça signifie ? Il a peut-être envie d’améliorer son Français. Pourquoi l’OIF, ne lui permettrait pas de recevoir gratuitement TV5 via le satellite de Canal+, par exemple ?

FP : Je pense que c’est une idée à creuser. Notre idée, c’est effectivement de faire en sorte que la langue française soit connue, parlée, diffusée à travers tous les médias. Ça commence par l’école, les médias audiovisuels ont bien sûr un rôle important à jouer. Et donc y compris dans l’apprentissage du français ou le perfectionnement des connaissances.

On est dans le plus grand pays francophone au monde. Il y a par exemple plein de pistes quand on parle de francophonie économique qui doivent être explorées. 

Et puis, enfin, il y a une dimension politique. Nous allons célébrer les 50 ans de l’OIF (l’Organisation Internationale de la Francophonie) l’année prochaine. La secrétaire générale de la francophonie était ici pour célébrer la francophonie en mars dernier. Elle a évoqué la création d’une structure permanente de l’OIF à Kinshasa.

MB : Une importante délégation de France Media Monde était en RDC en juin dernier. Est-ce que vous pourriez nous en dire deux mots ?

FP : Ce sont des médias très écoutés ici. Je pense à France 24 et RFI en particulier, ils font partie intégrante de la vie quotidienne de beaucoup de Congolais, donc ils peuvent légitimement aller plus loin et être encore plus largement diffusés, en approfondissant leur partenariat avec ce pays.

MB : Est-ce qu’il est possible de faire quelque chose pour les grands parcs nationaux au Congo ?

FP : Bien sûr, nous pouvons faire plus pour les parcs nationaux. Je reviendrai sur la forêt, parce que c’est quand même ce qui distingue la RDC de beaucoup d’autres pays au monde. Après la RDC, il y a le Brésil, je ne connais pas d’autre pays qui ait un tel pourcentage de son territoire recouvert par la forêt tropicale et primaire. Sur les parcs nationaux, en particulier, la France a une expertise ancienne qu’elle n’a peut-être pas été assez partagée avec la RDC. Nous sommes en discussion par exemple avec le parc national des VIRUNGA. Pour la formation des écogardes, mais aussi des travaux de désenclavement et un soutien à des activités économiques non prédatrices de ressources naturelles, en direction des communautés vivant à la périphérie du parc. C’est quelque chose qui peut être répliqué dans d’autres parcs. 

MB : Puisque vous parlez des Virunga, Total qui a laissé cette zone de recherche, c’est une bonne nouvelle ? 

FP : Cette décision est conforme à ce qui avait été annoncé. Une grande partie du bloc 3 effectivement faisait partie du parc. 

MB : Parlons aussi de la préservation de la forêt

FP : Préserver ne veut pas dire sanctuariser un espace. Ça veut dire gérer durablement une ressource. C’est le sens du développement durable  : activité économique, protection de l’environnement et justice sociale. La déforestation est liée malheureusement, e grande partie, à des usages domestiques : Makala ou cultures sur brulis. Il faut trouver des solutions alternatives. S’agissant de l’exploitation forestière, elle doit être strictement encadrée, ce qui n’a pas toujours été le cas par le passé. 

MB : Je reviens sur le chiffre de 300 millions qui a été annoncé. Ce chiffre reprend le bilatéral ?

FP : Oui, 300 millions sur 5 ans. C’est 100 % du bilatéral et uniquement en subventions. C’est important à noter que ça peut avoir un effet de levier. Et puis ça ne tient pas compte des contributions de la France à travers l’Union européenne ou divers instruments multilatéraux, comme le partenariat mondial pour l’éducation ou le Fonds mondial de lutte contre les grandes pandémies.

MB : On a donc fait un point sur cette feuille de route. Sur la semaine française, quel est le bilan ? On a l’impression qu’il y a une frilosité des groupes français. Je pense à Veolia notamment. Qu’est-ce qu’on pourrait faire pour rendre la RDC plus attractive ?

FP : La feuille de route, ce sera d’abord la mise en œuvre de la déclaration conjointe, nous en avons parlé. Mais nous intervenons aussi sur beaucoup d’autres fronts, au niveau culturel, avec la participation de la RDC à la Saison Africa 2020, par exemple, qui aura lieu en France l’année prochaine. Sur le plan économique, nous voulons encourager les investissements français en RDC. À cet égard, je crois qu’il faut poursuivre l’effort qui a été engagé, qui va dans la bonne direction. Il y a toujours un effet retard dans l’image d’un pays à l’international. Ici l’image liée à la période de crise politique des dernières années impacte encore beaucoup l’appréciation que peuvent avoir les investisseurs potentiels. Les signaux adressés à travers les prises de positions du Président Tshisekedi  sont positifs : améliorer la gouvernance, lutter contre les mauvaises pratiques, et identifier les secteurs stratégiques. Il y a aussi une ouverture générale qui ne peut qu’être vue que de manière positive. Lors d’une présentation récente de la RDC au MEDEF (l’organisation patronale française), à Paris, nous avons constaté un intérêt et une curiosité renouvelés pour ce pays. Notre but c’est de renforcer ce mouvement en direction de la République démocratique du Congo. La Semaine française de Kinshasa en juin dernier y a largement contribué et les promoteurs d’un partenariat renforcé entre la RDC et la France ne peuvent que s’en réjouir.

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