NICOLE SULU  MADAME MAKUTANO
Femme d’affaires avertie, pétillante d’énergie, Nicole Sulu est devenue en quelques années « Madame Makutano ». ADG du Sulu group, spécialisé dans l’hôtellerie et la santé, mariée, mère de deux enfants, cette « quadra » est à la tête du Sultani Makutano, le business club congolais qu’elle a créé en 2015, et qu’elle dirige depuis lors. Elle en livre sa vision à M&B.

Mining & Business Magazine: : Pouvez-vous nous rappeler en quelques mots ce qu’est Makutano ?

Nicole Sulu : Makutano est avant tout un business network, c’est-à-dire un réseau qui favorise les échanges entre CEO, investisseurs, décideurs publics, et tous ceux qui sont directement impliqués à haut niveau dans la vie économique. C’est aussi un groupe de réflexion, qui se positionne en force de propositions face aux grands enjeux économiques. Ce que nous appelons un « Think and Do tank ». Mais sa particularité tient dans le fait qu’il s’agit d’un réseau créé par et pour les Congolais… Ce qui est très important. 

M&B : Dites-nous en plus ce point…  

N.S : Les réseaux d’affaires africains sont généralement à l’image de la réalité des écosystèmes économiques africains, et les investisseurs ou entrepreneurs étrangers y ont donc une belle place. Ce qui est logique au regard de leur poids dans nos économies. Makutano n’est pas excluant envers les étrangers, mais son ADN est congolais et donc africain ! Et son objectif premier est de donner une priorité absolue aux entreprises nationales, à capitaux congolais, afin d’œuvrer à la réappropriation de l’économie congolaise par les nationaux et, par extension, de l’économie africaine par les Africains. 

M&B : Et cette réappropriation se fait comment ? 

N.S : De plusieurs façons. Par le capital, l’expertise et ce que j’appellerai le savoir-être ensemble. 

M&B : Commençons par le capital…  

N.S : En renforçant ses champions industriels, l’Afrique possèdera de plus en plus de capitaines d’industrie millionnaires, voire milliardaires. Et ce sont ces Africains qui créeront des entreprises et de l’emploi, donc de la richesse qui reste au pays et qui fait tourner la machine économique nationale. Le Congo ne doit pas échapper à la règle et doit créer ses propres champions. Le réseau Makutano, c’est une force collective mise au service de cette ambition.   

M&B : Plus concrètement ? 

N.S : Comme je vous le disais, Makutano se positionne en force de propositions sur tous ces sujets, mais aussi, et de plus en plus, en lobby, face au décideur. C’est à dire en groupe de pression pour que les choses bougent. Le décideur public a un rôle essentiel à ce niveau. La loi sur la sous-traitance votée l’an passé va dans le bon sens, et il existe beaucoup d’autres leviers. Faciliter l’accès au crédit à des taux acceptables, réguler le marché des capitaux, alléger la pression fiscale ou régler la question de la porosité des frontières, qui crée tant de concurrence déloyale, en font partie. Je pense aussi que la feuille de route et le cap économiques doivent être clairement définis par les autorités. L’investisseur a besoin de visibilité pour consolider ses projets… 

M&B : Et pour ce qui tient de l’expertise ? 

N.S : C’est peut-être le principal cheval de bataille du réseau, et notre thème de l’an passé, à savoir, le local content. Nous souffrons, c’est vrai, d’un manque de ressources qualifiées à presque tous les étages de la chaîne de création de valeur, mais ce n’est pas une fatalité. Les entreprises étrangères qui investissent en RDC possèdent une expertise et des technologies qu’elles ont la capacité de transmettre ici, et je dirai même le devoir de transmettre… 

M&B : Le devoir ? 

N.S : Oui, dans le cadre de leur responsabilité sociale et environnementale, elles ont une mission évidente de développement du pays. Et je crois en plus que c’est leur intérêt ! Les entreprises qui ont une politique intensive de formation continue de leurs salariés et qui placent des cadres nationaux à des postes de direction s’en sortent généralement bien mieux que les autres… 

M&B : Le troisième point était « le savoir-être ensemble », qu’entendez-vous par là ? 

N.S : Makutano est né du constat que les Congolais ont du mal à travailler ensemble, à se faire confiance. À l’opposé, on note une solidarité communautaire chez les étrangers implantés en RDC. Ils s’appuient, s’épaulent, font du business ensemble assez facilement. Le réseau avait pour ambition initiale de faire en sorte que les nationaux se rencontrent, apprennent à se faire confiance, identifient leurs compétences mutuellement et on a fait de grands pas dans cette direction… C’est tout de même fou qu’on aille acheter à Paris ou à Bruxelles le service qu’un Congolais propose sur le trottoir d’en face, qu’il est tout autant capable de rendre avec les mêmes exigences, et souvent pour moins cher !  

M&B : Et comment procédez-vous, concrètement ? 

N.S : Et bien je crois que c’est justement là que Makutano est différent. Makutano, c’est un esprit particulier, une convivialité nouvelle. On est assez loin des grand-messes protocolaires assorties de discours soporifiques… 

Et c’est ce que les membres apprécient. On sent que le réseau est intimement lié à cette nouvelle génération de CEO africains qui a besoin d’un coup d’accélérateur, qui a besoin de parler cash et sans détour des sujets qui fâchent, et qui veut impérativement que les choses changent ! Makutano a su devenir cet espace d’échanges qui manquait. 

M&B : Et quels sont les liens avec le décideur public ? 

N.S : Le réseau est totalement apolitique. Ceux qui veulent faire de la politique ont des lieux prévus pour ça : cela s’appelle un parti. Notre stratégie consiste à instaurer un dialogue constructif avec le décideur en essayant de trouver les points de consensus avant d’évoquer les points de désaccord. Cet état d’esprit est rassurant pour nos dirigeants et permet d’aller assez loin dans les débats. Un pacte tacite de non-agression est également acté et la langue de bois ou l’apologie de tel ou tel personnage public est proscrit. Il est important de noter que nous entretenons le dialogue pendant toute l’année, et que Makutano ne se résume pas à un week-end par an. 

M&B : Oui, c’est un des aspects du réseau qui est moins connu…

N.S : En effet ! Nous travaillons pourtant du 1er janvier au 31 décembre. Nous organisons des conférences, des ateliers thématiques, des rencontres dans les territoires, et nous nous réunissons régulièrement pour échanger autour de thèmes précis. Nous faisons également un vrai travail d’intermédiation entre les investisseurs étrangers, les bailleurs internationaux, les chancelleries et les CEO congolais.   

M&B : Quels sont les résultats concrets, palpables, de ces quatre années de Makutano, combien de projets d’affaires ? 

N.S : On nous reproche souvent de ne pas être assez précis en répondant à cette question, mais le seul résultat objectif à donner est, à mon avis, d’être devenu l’un des premiers réseaux d’affaires d’Afrique centrale, et très certainement le premier de RDC. Il est clair que si nous côtoyons aujourd’hui la barre des deux cents membres actifs et des six cents membres ou sympathisants, dont l’immense majorité revient chaque année au forum… Si le Président de la République ouvre et clôt cette cinquième édition… et si des personnalités internationales de premier plan se déplacent pour participer à nos rencontres annuelles… Cela veut dire que les participants y trouvent ce qu’ils viennent y chercher, que cela profite à leurs affaires et que nous faisons donc notre job ! Ceci dit, nous ne sommes pas sans savoir que les projets nés de rencontres pendant le Makutano sont légion, mais chiffrer reste délicat. Nous favorisons la rencontre et notre rôle s’arrête là. Ce qui se passe ensuite ne nous concerne pas. Ça se compte à l’évidence en centaines de projets d’affaires depuis quatre ans et probablement en milliers d’emplois créés ou préservés.

M&B : Makutano 5, leviers innovants pour booster la compétitivité et la croissance ?  

N.S : Depuis deux ans, nous interrogeons ce que certains appellent la « malédiction des matières premières » en essayant de comprendre pourquoi nos économies sont si peu diversifiées. Avec la thématique 2019, nous faisons un focus sur les filières peu ou pas explorées pour booster l’économie, en RDC ou en Afrique. Cela va du « sport business » au green bonds, en passant par l’art contemporain, l’énergie durable ou les filières huiles essentielles… Mais cela passe aussi sur les leviers financiers innovants, la constitution de joint-venture pour créer des géants nationaux, la notion d’État 2.0, etc. Il est temps d’inscrire les logiques de développement de nos pays dans celles du siècle. À l’heure de la mondialisation, de l’intelligence artificielle et de la transition énergétique, il faut que l’Afrique sache où elle veut aller, et comment elle compte atteindre ce but. C’est l’enjeu de ce forum.

M&B : Le Président Tshisekedi ouvrira les débats, n’est-ce pas ? 

N.S : En effet, et nous en sommes particulièrement honorés. Le Président participera également au closing présidentiel, aux côtés des autres Présidents africains. Ce temps d’échange lors duquel ils vont évoquer leur vision de cette Afrique nouvelle que nous souhaitons construire devrait être historique. 

M&B : De nombreux VIP de dimension internationale sont également attendus…

N.S : Oui. Xavier Niel, Samuel Eto’o, Tony Elumelu, Mustapha Sow, Walé Adéosun, Simon Tiemtoré, Giles Peppiatt, pour ne citer qu’eux, ont également confirmé leur venue. Je crois que la RDC a le vent en poupe cette année et que le Makutano est l’espace privilégié pour venir y faire du business.  

M&B : Et les prochaines étapes ? 

N.S : Renforcer nos liens avec les autres réseaux africains et emmener au moins une fois par an 

une délégation dans un pays étranger, en Afrique ou ailleurs. Mieux structurer notre réflexion, grâce à l’appui d’experts, et proposer des feuilles de route dûment documentées aux pouvoirs publics.  

M&B : Nous n’avons pas parlé de vous…

N.S : Je ne pense pas avoir grand-chose à vous raconter qui intéresse vos lecteurs (rires) ! Vous aurez compris que ce projet est au centre de mes ambitions et que je donne tout ce que je peux pour le voir réussir. C’est un peu devenu le sens de mon combat. Et si je peux, un jour, me dire que j’ai un tant soit peu contribué au développement de ce pays que j’aime par-dessus tout… J’aurai réussi mon parcours sur cette terre !  

M&B : Nicole Sulu, merci.

Propos recueillis par Fabrice Lehoux

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