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Invasion de criquets : « On peut craindre une crise humanitaire majeure en Afrique de l’Est »

Cyril Piou, chercheur au Cirad, alerte sur le risque d’une crise humanitaire majeure alors que des milliards de criquets ravagent les cultures dans la Corne de l’Afrique.

Cyril Piou, chercheur au Cirad, alerte sur le risque d’une crise humanitaire majeure alors que des milliards de criquets ravagent les cultures dans la Corne de l’Afrique.

Les images sont bibliques, des nuages de criquets aussi grands que le Luxembourg. Un seul essaim peut contenir 200 milliards d’insectes et faire 2400 km2. En Somalie ou au Kenya, des nuages impressionnants de criquets pèlerins ravagent les cultures. L’ONU cherche des solutions d’urgence.

Chaque criquet dévore chaque jour l’équivalent de son propre poids (2 g) et les essaims peuvent ainsi détruire 400 000 t de nourriture par jour. Des champs de maïs, de sorgho et de millet, il ne reste plus rien. Cyril Piou, chercheur au Cirad (centre de coopération internationale en recherches agronomiques pour le développement), nous décrypte un phénomène inquiétant.

L’invasion de criquets avec des nuages de la taille du Luxembourg en Afrique de l’Est est-elle exceptionnelle ?

CYRIL PIOU. Au Kenya, des essaims de cette taille n’ont plus été vus depuis les années 1950. Parce qu’une gestion en continu a été installée depuis les années 1960. En revanche, la Somalie et l’Éthiopie ont connu une crise équivalente en 93-95. En Afrique de l’ouest (Mauritanie, Sénégal et jusqu’aux régions centrales de la mer rouge), il y a eu une crise comparable en 2003-2005.

Quels sont les risques ?

Ce n’est pas pour rien que ces vagues de criquets sont des fléaux bibliques. Ils constituent un terrible danger pour tous les types d’agriculture. Mais comme c’est le cas cette fois, dans des pays où le système agricole n’est pas très développé, on peut craindre une crise humanitaire majeure, la famine est assurée derrière. C’est pour cette raison que la FAO réclame de l’entraide internationale. D’autant plus qu’avant cette invasion de criquets, la corne de l’Afrique a été frappée par des périodes de sécheresse. Il y a aussi eu des inondations. En 2003-2005, un épisode semblable en Mauritanie a créé une famine telle que 10 ans après, on pouvait encore mesurer les impacts en migrations rurales.

De tels essaims sont-ils inhabituels ?

En terme biologique, le phénomène est ce qu’il y a de plus normal. La capacité à « changer de phase » est une caractéristique de ce type de criquet. Les criquets pèlerin comme une douzaine d’autres espèces connaissent deux phases comportementales différentes. Lorsque la densité de population est faible, les criquets vivent et se comportent en solitaires, presque tranquillement. Cependant, lorsque la densité de population de criquets est élevée, les individus subissent des changements physiologiques et comportementaux, on parle de grégarisation, et forment des bandes de nymphes ou des essaims d’adultes. Ils peuvent notamment utiliser les capacités du groupe pour se déplacer plus loin. Le criquet pèlerin (Schistocerca gregaria) se développe dans les milieux semi-désertiques depuis l’Arabie Saoudite jusqu’en Inde et au Pakistan. Or ce phénomène très impressionnant de grégarisation se produit quand les pluies tombent dans ces zones.

Peut-on lier cette catastrophe au réchauffement climatique ?

Oui. La crise à laquelle nous assistons a débuté en 2018, quand la tempête tropicale Luban a atterri sur le Yémen et le sultanat d’Oman. Ces pluies ont permis aux criquets pèlerins de se nourrir, et de se multiplier. La survenue de ces essaims est liée aux aléas climatiques. Mais c’est l’instabilité politique des régions qui explique l’aspect catastrophique de ces nuages de criquets.

Pourquoi ?

Si les essaims se sont multipliés c’est parce qu’il n’y a pas eu de prévention suffisante. Les essaims ont commencé à se constituer au Yémen où à cause de la guerre civile, il n’y a pas eu de gestion de cette menace. Puis en arrivant en Somalie, pays également trop déstabilisé pour avoir une gestion préventive efficace, les criquets ont continué à se multiplier. A contrario, en Mauritanie où il y a eu les mêmes départs, la lutte antiacridienne (NDLR : anti-criquet) a fait ses preuves.

Que faut-il faire ?

La prévention dans ces milieux semi-désertique consiste à vaporiser des pesticides de synthèse. Les bios pesticides qu’on peut recommander dans des zones tempérées sont souvent trop complexes à mettre en œuvre, notamment parce que ces pesticides naturels doivent respecter une chaîne du froid difficile à tenir par 45°C à l’ombre.

Et une fois que les essaims ravagent les cultures ?

On traite en envoyant des avions remplis de pesticides. C’est ce qu’est en train de faire le Kenya mais avec des impacts environnementaux et sanitaires plus importants…

Sous nos latitudes, des criquets bien moins voraces

Les criquets pèlerins à l’appétit féroce qui ravagent actuellement la corne de l’Afrique ne s’aventurent pas sous nos latitudes. En cas de recrudescence en Afrique du Nord, il arrive qu’il y ait quelques échappées de ces ravageurs mais pas de risque d’invasions dévastatrices.

Dans nos zones tempérées, en revanche son cousin le « criquet migrateur », plus petit et un peu moins vorace est aussi capable de s’agréger en essaims dévastateurs. L’été dernier, en Sardaigne, des nués de criquets ont ainsi dévoré les récoltes et envahis les maisons dans la province centrale de Nuoro. Les agriculteurs rapportaient « la pire épidémie depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ». En cause, des conditions climatiques particulières : un été très humide après un été de sécheresse.

En France, dans le Larzac, des colonies de criquets ailés rouges avaient provoqué des dégâts inhabituels en 2005 sur la luzerne, les graminées, les haies et les cultures potagères. Il fallait remonter à 1986 pour se remémorer un tel épisode. Pas de panique, dans l’Hexagone, même les risques de tels essaims sont faibles. Car on a beaucoup détruit les zones humides, habitats où les criquets se reproduisent.

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