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ALBERT M’PETI

Parmi les premiers à dénoncer la gabegie au sein de son ministère, le Vice-Ministre de la Santé se confie. Son parcours, sa vision quant à la gestion des épidémies au Congo. Gros plan sur un homme menacé pour avoir brisé l’omerta.

Pouvez-vous en quelques mots, vous présenter ?

Mon nom est Albert M’PETI. J’ai eu la tristesse de quitter notre pays à 11 ans pour saisir l’opportunité d’aller étudier. Je me suis rendu en France, où je pense être le deuxième ou le troisième petit Congolais à avoir passer le baccalauréat français. J’ai commencé l’Université à Lyon et terminé à Paris-Sorbonne avec une maitrise en science politique et une licence en sciences économiques. En plus, j’ai commencé un doctorat de sociologie. J’ai donc fait toute ma carrière académique là-bas. Comme étudiant, j’étais engagé dans un mouvement syndicaliste estudiantin qui m’a permis de connaitre beaucoup d’étudiants d’autres pays africains. C’était la fédération des étudiants d’Afrique noire en France, FEANF.

Vous êtes rentré au Zaïre à quel âge ?

Quand je suis revenu au pays, j’avais 23 ans. J’ai commencé à la SONAS comme fondé de pouvoir. J’ai été le premier inspecteur général d’assurance formé à Paris auprès d’AGF. J’ai fait aussi l’école des assurances à Paris. Puis, j’ai eu la chance d’être désigné comme le premier directeur de la compagnie maritime zaïroise à Anvers en Belgique : directeur pour l’Europe. À l’époque, on avait 10 navires et un fret important ! À 27 ans, j’ai été recruté en Allemagne où j’ai travaillé dans une grande société de transport dénommée Dacotrans. J’ai été le directeur pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre. Après 5 ans en Allemagne, je suis rentré en Belgique où j’ai travaillé pour Continental Line, comme coordonnateur général pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre. Plus tard, au Congo, avec la famille Bemba, j’ai travaillé pour Conti-lift Zaïre, une société qui a connu un boom jusqu’aux pillages, malheureusement.

Jeune, vous avez donc beaucoup voyagé

J’ai écumé toute l’Afrique de l’Ouest et du Centre. S’il y a des Congolais qui maitrisent bien cette partie de l’Afrique, je peux me targuer d’être parmi ceux-là. Ensuite, je suis devenu Conseiller à la vice-présidence, chargé de la stratégie et prospective. J’ai été aussi parlementaire.

Quelle a été votre action au parlement ?

Le parlement a d’abord été une expérience très riche. Il y a l’expérience de la campagne électorale chez moi dans le Mayi Ndombe, où mes parents sont issus de grandes familles de grands chefs coutumiers. D’ailleurs, cela a facilité mon élection. Mon passage au parlement a été très intéressant parce qu’on a voté beaucoup de lois. Du point de vue législatif, c’est notre législature qui a produit le plus de lois, mais malheureusement, l’application de ces lois reste très compliquée. Vous pouvez initier tous les jours un contrôle parlementaire. Dans les commissions, rien n’aboutira parce que le ministre visé arrosera les parlementaires… C’est devenu une habitude. On ne fait que corrompre les parlementaires. Mais aujourd’hui, je crois dans les initiatives du Président de la République, l’État de droit, pour essayer de faire appliquer la loi. Je suis dans sa logique, je vais l’appuyer au maximum. J’ai été au gouvernement Matata Ponyo comme Vice-Ministre de finances, poste que j’ai quitté pur et sans tache.

Vous êtes maintenant depuis combien de temps au ministère de la Santé? 

Je suis là depuis un peu plus d’un an.

Quel est votre bilan au ministère? Que tirez-vous de cette expérience d’une année?

Cela a été une grande surprise pour moi, de constater que nous les politiques d’une manière générale, on ne faisait pas attention à ce ministère de la santé. Quand on se partage les postes, on s’intéresse aux finances, à l’économie, les affaires étrangères, la défense et autres. On voyait la santé comme un ministère un peu pauvre qu’on laissait de côté. J’ai été désagréablement surpris de constater que, le système de santé est à 90 % soutenu par les partenaires techniques et financiers, et ils font énormément. Les millions de dollars qu’on verse depuis des années, quand on voit les résultats, cela ne correspond pas aux montants versés. Cela ne date pas d’aujourd’hui, c’est une situation qu’on a trouvée, il nous faut donner un bon coup de pied dans la fourmilière pour changer les choses. Je crains d’ailleurs qu’un jour, les partenaires techniques et financiers se découragent et se disent qu’ils vont plier bagage si cela devait continuer.

Tout cela a-t-il été mis en lumière à cause des montants arrivés pour combattre Ebola et la Covid-19?

Absolument ! Je crois que même avant ça, parce qu’il y avait des épidémies et les maladies négligées, la lèpre, la maladie du sommeil, et la poliomyélite qui continuent à sévir. J’ai eu à constater deux problèmes : la gouvernance et l’expertise. Paradoxalement, la RDC a une grande expertise nationale. Beaucoup de bons médecins, de grands spécialistes. La preuve, c’est qu’ils ont, avec le support de partenaires techniques et financiers, endigué à l’Est, tout comme à l’Équateur, Ebola. Tout cela avec beaucoup de courage, au risque de leurs vies. Et peu de moyens.

Peu de moyens ? Pourtant des moyens ont été mis à la disposition par les bailleurs de fonds ?

Justement, j’ai parlé de la gouvernance. On peut mettre à notre disposition beaucoup de moyens, mais l’utilisation qu’on en fait est mauvaise. Par exemple, à l’Équateur, on a une bonne centaine de malades d’Ebola. On ne peut pas avoir 5 000 agents prestataires pour cent malades ! Il y a quelque chose qui ne va pas ! On ne voit pas toujours clair dans la gestion de tout ce qui est donné comme fonds. Trop d’équipements se retrouvent vendus dans les hôpitaux privés. C’est excessivement grave ! D’ailleurs, certains ambassadeurs, après vérification, qualifient cela d’Ebola business.

Le ministère de la Santé a-t-il porté plainte pour ces détournements ? Des actes forts ont-ils été posés ? C’est bien d’en parler à la presse, mais j’ai l’impression que derrière c’est totale impunité.

Vous savez, c’est tout un système… C’est pourquoi j’ai parlé de donner un coup de pied dans le système qui s’est érigé depuis des années. Par exemple, les médecins-chefs de zones, les DPS, sont comme des petits roitelets. Ils n’ont visiblement pas de comptes à rendre. On leur a donné un bien, ils en font ce qu’ils veulent, ils les utilisent comme des biens sans maitre, parce qu’on sait que ça appartient à l’État. Il n’y a aucune rigueur dans la gestion.

Ce qu’il manque au ministère, ce sont donc des gestionnaires intègres ?

Absolument ! Vous savez, en France, il y a des écoles où l’on forme essentiellement des gestionnaires des hôpitaux. Je n’ai rien contre les médecins, bien au contraire. Ce sont des personnes que je respecte beaucoup et en plus mon père était médecin. Mais, il n’est pas dit qu’un médecin qui a été formé pour soigner les maladies doit nécessairement être un bon gestionnaire. Il faut mettre à la tête de nos hôpitaux de grands gestionnaires formés pour cela. Aujourd’hui, on ne peut pas dire que le système de santé est contrôlé par le ministère. Il y a beaucoup de choses qui nous échappent. Ce sont des habitudes qu’on a créé depuis des années. Il faut absolument changer cela.

Pensez-vous pouvoir réformer les choses ?

Vous voyez, je n’étais pas d’accord sur la manière de gérer l’argent, et j’ai été même le lanceur d’alerte. Maintenant, le dossier est entre les mains de l’inspection générale des finances, de la justice et du parlement. Il m’est donc difficile de m’exprimer là-dessus. Moi, j’ai fait ce que je devais faire comme républicain attaché à de grandes valeurs humanistes, le reste c’est maintenant aux organes de l’État et aux institutions de faire leur travail. Il faut apporter beaucoup de réformes ici au ministère de la Santé. Je ne suis pas le seul à lutter contre ces antivaleurs. J’ai trouvé de bonnes personnes qui n’acceptent pas ça, et qui veulent aussi réformer les choses, dans l’intérêt de la population. Si on ne fait pas ça, on aura servi à quoi ? Je crois qu’il faut mettre dans la tête des politiques congolais que, ces fonctions d’État, c’est d’abord un apostolat. On vient servir l’État, et non amasser des richesses. Il faudrait pour accéder à certaines responsabilités miser plus sur l’intégrité et la compétence des postulants. 

Sur la Covid-19, avez-vous un bilan de l’action menée?

Du point de vue de l’expertise nationale, toutes les dispositions ont été prises un peu avant que la pandémie soit déclarée. C’est Ebola qui nous a aidés. Cela nous a permis d’avoir moins de victimes. Parlant de l’expertise nationale, lorsqu’il y a eu Ebola en Guinée, ce sont des médecins et des experts congolais qui sont allés pour apporter des solutions. Et depuis, lorsqu’il y a des réunions de la Sadec en matière sanitaire, on est très présent et la RDC est très écoutée. Mais il est évident qu’aujourd’hui, selon le rapport confidentiel que j’ai, il y a une résurgence de la maladie à Coronavirus en RDC. Il y a aussi un relâchement de la population.

Parlez-nous des tests à l’arrivée.

C’est surtout au départ que nous obligeons. Le contrôle classique, on doit le faire. On doit apprendre déjà à vivre avec la covid, comme nous vivons avec la tuberculose et d’autres maladies.

Parlons un peu des bailleurs de fonds.

Bon, quand il s’agit d’argent, ils vous jugent par les actes. L’argent c’est une question de confiance. Je crois que ce que nous devons faire aujourd’hui, c’est choisir des personnes qui peuvent s’occuper de la gestion de tous les fonds. Toutes ces personnes, non seulement, doivent être de bons gestionnaires, mais doivent bénéficier de toute la confiance des partenaires techniques et financiers. Puisque ce n’est pas notre argent, il faut accepter de gérer cela ensemble. 

Pour conclure, un dernier mot de votre part ?

Dans tout ce que nous représentons comme valeur, dans tout ce que nous défendons comme principes humanistes, on ne peut pas tomber dans la fatalité. J’ai bon espoir que le Congo s’en sortira. Il faut qu’il y ait une nouvelle génération politique. Je parle du nouvel état d’esprit et je voudrais qu’on suive le Président de la République sur l’État de droit. 

Propos recueillis par Olivier Delafoy

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