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Congo – un fleuve à la puissance contrariée : Entretien avec Roland Pourtier

On ne peut pas parler du Congo, en particulier du Congo-Kinshasa, sans évoquer dans tous les discours, tous les textes, les potentialités de ce pays. Vous entendez et vous lisez en permanence que c’est un pays potentiellement riche, qu’il regorge de richesse.

Le Professeur Roland Pourtier explore le bassin du fleuve Congo depuis les années 70, participant récemment à l’étude «Congo 2035» commandée par le Premier ministre Matata. Vice-président de l’Académie des sciences d’outre-mer, cet amoureux du fleuve Congo revient, dans son dernier ouvrage intitulé – Congo – un fleuve à la puissance contrariée – paru aux éditions du CNRS en mars 2021,avec un portrait du deuxième plus grand fleuve au monde, pour lequel il a reçu le prix Jean Sainteny 2021 de l’Académie des sciences morales et politiques de Paris.

Dans votre dernier ouvrage, vous évoquez le fleuve Congo comme une puissance contrariée.

On ne peut pas parler du Congo, en particulier du Congo-Kinshasa, sans évoquer dans tous les discours, tous les textes, les potentialités de ce pays. Vous entendez et vous lisez en permanence que c’est un pays potentiellement riche, qu’il regorge de richesse. Mais quand on le connait, on se rend compte de la grande pauvreté qui classe le pays en bas de l’échelle du développement.

Il existe une contradiction énorme entre cette puissance théorique et son impuissance à tirer profit de ses ressources naturelles potentielles. Que ce soit la forêt, le fleuve avec l’hydroélectricité et bien entendu les mines.

Pourquoi cette puissance potentielle est-elle contrariée ? C’est le fond de mon interrogation qui m’amène à interroger à la fois l’histoire, la géographie, l’anthropologie, la politique pour essayer de comprendre ces blocages. Il y a les obstacles naturels des rapides infranchissables entre le Pool Malebo et Matadi, mais aussi en amont de Kisangani qui empêchent la navigation en continue.

On peut ajouter que les sociétés du bassin du Congo ne sont peut-être pas organisées de sorte à mettre en valeur les forts potentiels. D’une part par manque de formation et d’autre part peut-être aussi en raison d’une vision de la vie en société qui n’est pas forcément propice au développement tel qu’on l’entend en Occident. Je m’interroge notamment sur la relation au Temps et notamment sur le fait que les systèmes de production dans l’agriculture n’encouragent pas la prévision.

Cela se traduit de manière très concrète par l’absence de maintenance des infrastructures. Quand on commence à voir qu’elles se dégradent, on a plutôt une attitude de procrastination. Et quand on est prêt à réagir, c’est trop tard, les conditions climatiques et pédologiques de ce milieu équatorial
font que très vite une simple rigole dans une route se transforme en un ravin et en quelques années la route a disparu. La difficulté à maitriser le temps, à se projeter dans le futur c’est quelque chose qui compte beaucoup dans les conceptions d’organisation de la société et de la vie politique.

Dans votre ouvrage, vous revenez sur les discours qui font du fleuve Congo la colonne vertébrale de la RDC. Vous semblez pour le moins sceptique !

Quand vous regardez la carte du bassin du Congo qui part des régions du Tanganyika jusqu’à l’Atlantique, une première réaction, très présente notamment dans les discours politiques, est de faire du fleuve la colonne vertébrale qui donne une unité au territoire. Or, avec les crises successives, la circulation sur le fleuve était totalement interrompue et malgré une timide reprise, le fleuve ne remplit pas cette fonction.

C’est encore plus vrai en regardant la répartition de la population du pays. Toutes les zones les plus habitées sont en périphérie du territoire alors qu’au centre, on trouve peu de monde. Tout
autour du fleuve lui-même, la densité est faible. Bien entendu, le fleuve est jalonné de quelques villes, mais en réalité il n’a pas attiré les Hommes. C’est l’exact opposé de la vallée du Nil où le fleuve a attiré tous les Hommes. C’est une vision un peu théorique de penser que le fleuve joue ce rôle d’axe structurant. Mais l’espace ne se limite pas à la réalité physique, c’est aussi
une question de représentation. Sur ce plan, le fleuve joue un très grand rôle dans la représentation unitaire, par ce que les Congo se sont construits autour du fleuve. Le fait que le fleuve et deux Etats partagent le même nom témoigne de l’importance de cette représentation dans la construction
imaginaire du territoire nationale, surtout en RDC.

Le grand problème de la RDC, c’est que le centre géographique du pays est répulsif, au lieu d’être attractif. Ce sont les périphéries qui représentent les espaces les plus dynamiques, mais toutes ces périphéries sont orientées vers l’extérieur. Il n’y a pas de convergence vers le centre du territoire avec une capitale excentrée et tout l’Est du pays qui a basculé sur le plan des échanges extérieurs vers l’océan Indien.

De nombreux projets ont eu pour objectif de développer la navigation sur le fleuve afin de développer le transport. Quels impacts ont-ils eus ?

Depuis le retour à une situation normalisée, la navigation a redémarré, mais pendant plusieurs décennies, tous les travaux de dragage et de balisage ont été interrompus, rendant la navigation périlleuse. L’approvisionnement de Kinshasa est largement assuré par le fleuve et il est impératif de chercher à le maintenir. Depuis quelques années, on observe quelques signes positifs, ainsi le
«colonel Kokolo», ce grand bateau qui faisait la fierté du pays et qui permettait de naviguer entre Kisangani et Kinshasa est de nouveau opérationnel. Le projet d’appui à la navigabilité des voies fluviales de l’Union européenne réinstalle notamment des balises. Ceci étant, je doute du choix technique retenu, parce que ces nouvelles balises sont très sophistiquées, avec des panneaux solaires et un système de relai par satellite des informations concernant le fleuve que doivent capter les pilotes des remorqueurs. C’est un saut technique qui n’est peut-être pas le mieux adapté à la situation réelle du transport. Quand d’un côté vous voyez les convois de pousseurs et ces barges surchargées et de l’autre ces balises modernes, cela illustre le fossé technologique entre la réalité quotidienne et les opérations financées de l’extérieur sans forcément tenir compte de la réalité. Il reste énormément à faire, notamment en matière de dragage.

Le fleuve a charrié son lot de projets mythiques avec le Grand Inga, le port de Banana, le pont entre Kinshasa et Brazzaville, le prélèvement des eaux en direction du lac Tchad…

Ce sont de véritables serpents de mer. Cela va bientôt faire cent ans que VAN DEUREN a présenté le premier mémoire proposant un aménagement hydroélectrique du site d’Inga. Celuici précipite une  masse d’eau de 40000 m3/s sur un dénivelé d’une centaine de mètres, développant une puissance de 40000 mégawatts, un record mondial. Or, actuellement, les deux centrales d’Inga I et Inga II, construites sous Mobutu dans les années 1970-1980, ne tournent que partiellement avec une puissance installée réelle de plus ou moins 2000 MW seulement. Depuis, on ne cesse d’élaborer des projets autour d’Inga. Ils reprennent tout ce qui a été imaginé autrefois, avec dans un premier temps, la construction d’Inga III d’une puissance qui pourrait aller jusqu’à 10000 MW, et plus tard éventuellement le projet du Grand Inga. Cela supposerait des travaux gigantesques et entrainerait l’ennoiement d’une partie importante de la vallée, juste en amont de Matadi. Ce grand projet nourrit toujours des rêves de puissance, pour le 22e siècle peut-être… Dans l’immédiat, on peut imaginer qu’Inga 3 pourrait être réalisé.

L’Histoire montre que ces projets n’aboutissent jamais en raison du désistement des sociétés engagées. Parmi elles, on trouve des industriels puisque le projet Inga est étroitement
articulé avec des industries gourmandes en courant électrique comme l’électrométallurgie et principale ment la métallurgie de l’aluminium. Dans les années 80, il était question d’Allusuisse, la maquette de l’usine était prête, on allait prolonger la voie ferrée de Matadi à Boma jusqu’au port de Banana qui lui-même allait sortir des eaux tout de suite ! 40 ans plus tard, on est au même point, même s’il semble que le projet du port de Banana soit en bonne voie.

Mais ça prend énormément de temps, ces projets sont en quelque sorte surdimensionnés par rapport aux capacités locales, notamment par leur dimension internationale. Au lieu d’être prioritairement destiné à éclairer les populations locales, le projet Inga est en grande partie destiné à l’exportation. D’ailleurs, l’actuel Président de l’Union africaine, Macky Sall milite pour un meilleur accès des ménages à l’électricité. Les promoteurs des grands projets ont une vision internationale, commerciale, qui ne sort pas du schéma de l’économie rentière. Après la rente du cuivre et du cobalt, pourquoi pas la rente de l’hydroélectricité ! Pour moi, ce n’est pas une bonne voie d’un
développement.

Et concernant le pont entre Kinshasa et Brazzaville ?

Ça remonte aussi à des années, avec l’idée de lier deux capitales séparées seulement de 2,5 km. Les deux Congo ont décidé d’intégrer la construction de ce pont dans une vision régionale d’aménagement des transports soutenue par le NEPAD et la BAD.Il n’est plus question d’un pont urbain, puisqu’il se situerait à 50 km de Kinshasa et de Brazzaville entre Maluku et Maloukou Tréchot. Il s’articulerait avec un réseau ferroviaire et routier avec un double corridor de liaison du Stanley Pool vers l’Atlantique avec les deux débouchés portuaires de PointeNoire et de Banana. En amont, il disposerait d’un raccordement ferroviaire avec le Katanga via Ilebo gommant ainsi la rupture de charge du transport des minerais. Le projet reprend l’idée de la «voie nationale» reliant la région minière à Matadi initiée par les Belges.

Quelle est la réalité du transfert des eaux du bassin du Congo vers le lac Tchad ?

Ce qui a motivé la Commission du bassin du lac Tchad,c’est que le lac semblait disparaitre à la suite des sécher esses des années 70 et 80.

Avec la diminution des précipitations, les apports ont beaucoup diminué du fait du cycle de sécheresse régionale, comme en attestent les images de la NASA publiées de 1970 à 2010. Pourtant elles sont simplificatrices et opposent le jaune assimilé au désert au bleu à l’eau, oubliant totalement la partie marécageuse qui est en eau. À partir de 2010, on a arrêté d’utiliser ces images sans se rendre compte que le lac se remplissait de nouveau. Les études récentes ont montré que la
surface en eau en 2013 était similaire aux premiers relevés effectués en 1908. Il s’étend et se rétrécit au gré des variations climatiques constantes dans le Sahel.

Ceci étant pour ces états, l’enjeu est de garantir d’un niveau moyen qui permettrait les échanges par navigation et qui compenserait ces variations interannuelles ou interdécennales. Le prélèvement serait effectué sur un affluent de l’Ubangi, dans des quantités restreintes d’eaux et sans menacer l’hydrologie du Congo. Il faut relativiser les discours qui disent qu’on «n’acceptera jamais qu’on vole notre eau nationale».

En parlant de mythes, la RDC a signé en 2007 avec la Chine le «contrat du siècle», infrastructures contre matières premières. Ces contrats sont de nouveau décriés à Kinshasa. Quel regard portez-vous sur ce type de coopération ?

Ce n’est pas de la coopération ! Après les périodes de guerre, les autorités congolaises étaient à la
recherche de financement pour reconstruire le pays. Un des gros handicaps, c’est son immensité et son déficit record en infrastructures de transport de qualité, routes, fleuve, voies ferrées.

Les partenaires traditionnels ne suffisaient pas, les Chinois se sont engouffrés dans la brèche pour proposer leur puissance dans la construction des infrastructures. Ce contrat a fait l’effet d’une bombe, avec des Chinois qui proposaient 9 milliards de dollars. Même réduite entre temps, cette somme a été quelque chose d’énorme, plusieurs fois le budget de la RDC en 2006-2007. La
modalité était extrêmement sim ple: l’obtention de permis miniers contre ce soutien.

Petit à petit, les autorités congo laises se sont rendu compte que ce type de marché était inéquitable, que la RDC s’endettait au détriment de ses finances et de son développement, d’autant
plus que les réalités sur le terrain ne correspondent pas à ce qui était annoncé. Néanmoins, la Chine reste le premier fournisseur dans le domaine du BTP des deux Congo.

On vous sent déçu de la situation en RDC, n’y a-t-il pas quelques espoirs ?

Pour passer des potentialités à la réalisation, on a beaucoup gaspillé avec une immense corruption. Une bonne partie des ressources est détournée par le pouvoir politique, comme l’a récemment révélé la presse avec «Congo hold-up» qui pointe le clan Kabila comme avant avec Mobutu.

Ce qui est déplorable, c’est que cette corruption n’a pas empêché le développement en Asie. Elle y a été positive sur le plan économique alors qu’elle a été stérile dans ces pays du Congo parce que l’argent est détourné au profit d’une consommation somptuaire alors que la population reste à un niveau de vie très bas. L’arrivée de Félix Tshisekedi est une opportunité, non pas pour supprimer la corruption, ce serait naïf, mais pour la réduire et permettre de la croissance.

Pour relancer l’économie, je crois qu’il faut davantage prendre en considération la population. On sous-estime les capacités humaines présentes, c’est là que se trouve le vrai capital. C’est là le
véritable terreau sur lequel construire une société et une économie qui sortent du modèle dominant depuis Léopold II, celui d’un pays dominé par des puissances d’abord étrangères, puis nationales, qui du haut de leur pouvoir politique, sécuritaire, voire insécuritaire, et militaire, prélèvent à leur profit les ressources du pays.

Par ailleurs, la croissance démographique menace les efforts consentis pour améliorer les conditions d’existence de la population. La RDC fait partie des États les plus prolifiques
avec en moyenne 6 enfants par femme. Beaucoup de Congolais pensent que ce n’est pas une difficulté, le pays disposant de réserves foncières et notamment de terres cultivables. Pourtant, la terre seule ne suffira pas à intégrer dans l’économie une population de 80 millions d’habitants jeune à 50% et appelée à doubler dans les 25 ans. De plus, si l’on veut valoriser ce foncier, cela se fera au détriment de la forêt qui représente un capital important, non seulement pour le pays, mais pour toute la planète comme réserve forestière dans le cadre de la lutte contre le réchauffement climatique. Il existe une contradiction entre le foncier et le forestier qui est lié à cette croissance démographique. Il est urgent d’aborder le sujet parce que la démographie n’évolue pas du jour au
lendemain.

La Monusco planifie son retrait. Quel bilan faites-vous de cette opération ?

Ce que j’ai pu observer c’est que la MONUSCO ne servait pas à grandchose, pour ne pas dire qu’elle ne servait à rien. C’est l’opération de maintien de la paix la plus importante et la plus couteuse des Nations-Unies avec encore de l’ordre de 17 000 personnes, dont assez peu de militaires. Que font ces fonctionnaires de l’ONU ? Ils observent, restant dans leurs camps
ou sortant dans leurs véhicules blindés pour effectuer des démonstrations de présence. Leur seule intervention militaire, d’ailleurs très efficace, a été pour arrêter les forces de Laurent Nkunda à l’époque.

Avec presque un milliard et demi de dollars par an depuis plus de 20 ans, ces sommes énormes auraient pu être utilisées pour autre chose dans le cadre du développement. Que les Congolais aient fini par penser que la MONUSCO doit partir, c’est tout à fait logique.

Ce n’est pas spécifique à la RDC, malheureusement il existe d’autres missions où l’ONU n’a pas un mandat suffisamment clair pour intervenir militairement. Ce n’est pas inutile d’être observateur, faire des analyses de la situation politique, comptabiliser les victimes, mais ce n’est pas la meilleure utilisation souhaitable des ressources financières de l’ONU.

Propos recueillis par Gautier Tshibangu

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