Des documents géologiques issus de la période coloniale belge au Congo, conservés à Bruxelles, sont au centre d’un différend entre la RDC, la Belgique et la société américaine KoBold Metals, dans un contexte de compétition accrue pour l’accès aux minerais critiques. Explications.
Ces archives, conservées au Royal Museum for Central Africa à Tervuren, près de Bruxelles, comprennent des cartes, rapports de missions et relevés établis notamment par des compagnies minières actives au Congo belge au XXe siècle. « Là-dedans, il y a des rapports sur des substances qui, à l’époque, n’étaient pas très recherchées. Ce n’est pas le tout qui est important, mais certaines données peuvent être d’un intérêt commercial », a déclaré Bart Ouvry, directeur de l’AfricaMuseum de Tervuren.
Ces données portent sur la géologie de la RDC, devenue deuxième producteur mondial de cuivre et détenteur d’au moins la moitié des réserves mondiales connues de cobalt, selon l’US Geological Survey.
KoBold Metals, société minière et d’intelligence artificielle soutenue notamment par Breakthrough Energy Ventures, le fonds lié à Bill Gates, a signé en juillet un accord avec le gouvernement congolais pour « coopérer afin de fournir un accès public gratuit aux données géoscientifiques historiques ». L’accord prévoyait le déploiement d’une équipe au musée avant le 31 juillet 2025 pour commencer la numérisation.
KoBold a « du mal à obtenir l’accès »
Jusque fin février, la société n’a pas obtenu l’accès complet aux archives d’après le Financial Times. Par la voix de son directeur pour la RDC, Benjamin Katabuka, KoBold a admis ne pas avoir « depuis la signature de l’accord, fait de grands progrès », ajoutant que la société avait « du mal à obtenir l’accès ».
Les autorités belges invoquent le statut public des documents. Un porte-parole du gouvernement cité par le quotidien économique a souligné que ces archives sont des « archives publiques fédérales » et que la Belgique « ne peut accorder un accès privilégié ou exclusif à une entreprise privée étrangère avec laquelle elle n’a pas de relation contractuelle ». Les échanges entre les deux pays sont décrits comme « soutenus et en cours ». Sans plus.
Bart Ouvry précisé que l’institution avait prévu de numériser et de rendre publiques les archives géologiques lorsque KoBold l’a approchée. « Nous n’avons aucun intérêt à sous-traiter [ce travail]. Il est important de ne pas laisser cela se faire uniquement dans une optique minière… Notre position, dès le départ, était très claire : nous disposions d’une meilleure alternative, pas seulement pour notre institution, mais aussi pour la partie congolaise », a-t-il poursuivi. Cela impliquait non seulement la numérisation des archives, mais aussi une collaboration à long terme avec les autorités congolaises sur des travaux de recherche.
Les archives géologiques du musée représentent environ 500 mètres linéaires de dossiers portant principalement sur la RDC ainsi que sur les anciennes colonies belges, le Rwanda et le Burundi. Les archives nationales belges conservent par ailleurs d’autres documents de l’époque coloniale.
La Belgique mène un programme alternatif de numérisation financé par l’Union européenne. Des copies numériques doivent être transmises « dans un cadre scientifique, au fur et à mesure du traitement » aux autorités congolaises, leur utilisation relevant ensuite « pleinement de la souveraineté » de la RDC, précise la partie belge.
« Trop protecteur »
Le ministre des Mines, Louis Watum Kabamba, a reconnu auprès de FT que les autorités belges avaient été « un peu trop protecteur » au sujet des archives. « Tout passe par notre service géologique, mais ils m’ont donné des retours très positifs, donc je n’ai pas besoin d’insister davantage », a-t-il déclaré.
L’affaire s’inscrit aussi dans une dynamique plus large avec la ruée vers les minerais critiques, sur fond de tension entre les États-Unis et la Chine. La RDC et les États-Unis et ont tenu le 4 février la première réunion du comité de pilotage de leur Partenariat stratégique, axé sur les investissements et les minerais critiques. Selon les premières conclusions, les sociétés américaines devraient décrocher un « accès préférentiel » aux actifs miniers congolais.
KoBold, qui utilise des algorithmes d’intelligence artificielle pour identifier de nouveaux gisements, a également obtenu plusieurs permis d’exploration de lithium en RDC. La société affirme qu’elle rendrait les données numérisées accessibles au public.
Pour Bruxelles, la priorité est de préserver le caractère scientifique, public et non exclusif des archives en « open source ». Pour Kinshasa et les acteurs privés, ces millions de pages constituent un gisement d’informations stratégiques dans la course mondiale aux métaux essentiels aux batteries, aux technologies numériques et aux infrastructures énergétiques.
Sur les réseaux sociaux, le journaliste congolais Fiston Mahamba a relayé des extraits des réponses du musée, insistant sur le fait que « les archives sont accessibles et des copies des pièces sont fournies sur demande », mais que l’accès aux cartes géologiques requiert « une lettre d’appui du gouvernement congolais lorsqu’il s’agit d’un acteur du secteur privé ».
Elisha IRAGI pour M&B

