Menu
in ,

Haut-Katanga : derrière la flambée du prix de la farine, une dépendance que personne ne résout

Le sac de maïs de 25 kg a bondi de 35 000 à 60 000 francs congolais en une semaine à Lubumbashi. Une hausse de 71 % qui révèle, une fois de plus, la vulnérabilité structurelle chronique d’une province minière incapable d’assurer sa propre sécurité alimentaire.

Les marchés de Lubumbashi ont connu une nouvelle secousse cette semaine. Le sac de farine de maïs de 25 kg, le « breakfast », denrée de base de la capitale du Haut-Katanga, a bondi de 35 000 à 60 000 francs congolais en l’espace de sept jours. Une hausse de 71 % sur un produit de première nécessité, dans la deuxième ville économique de la République Démocratique du Congo.

Le choc est brutal pour les ménages. La mesurette individuelle, dite « meka », se négocie désormais entre 4 500 et 5 000 FC, contre 3 000 à 3 500 FC auparavant. Pour une famille de cinq personnes, la facture alimentaire hebdomadaire vient de grimper de façon insoutenable. Mais au-delà du choc immédiat, cette flambée raconte une histoire bien plus ancienne, et bien plus grave.

Un scénario qui se répète depuis trente ans

Ce n’est ni la première fois ni la dixième. Depuis les années 1990, Lubumbashi vit au rythme des crises du maïs. En 2018, le sac avait doublé de prix en deux jours. En 2023, il avait dépassé les 90 000 FC, un record. En avril 2025, une accalmie avait ramené les prix autour de 46 000 FC, saluée comme une victoire par les autorités provinciales. Six mois plus tard, la tension reprend.

À chaque fois, les mêmes explications circulent chez les commerçants : la Zambie n’exporte plus. Les stocks sont épuisés. Les frontières se ferment. Et à chaque fois, les autorités organisent une mission à Lusaka, annoncent un plan d’urgence, distribuent des tracteurs, promettent l’autosuffisance pour dans deux ans.

La réalité chiffrée est implacable. Le Haut-Katanga consomme environ 800 000 tonnes de farine de maïs par an. Sa production locale n’en couvre que 200 000. Le déficit de 600 000 tonnes est structurellement comblé par les importations, en quasi-totalité depuis la Zambie, et parfois l’Afrique du Sud ou la Tanzanie. Un pays tiers, avec ses propres aléas climatiques et ses propres priorités alimentaires, décide en pratique du prix du bukari à Lubumbashi.

La malédiction du tout-minier

Pourquoi le Haut-Katanga ne produit-il pas son propre maïs ? La réponse tient en un mot : les mines. Depuis l’époque coloniale, la province a organisé son économie, sa main-d’œuvre et ses investissements autour du cuivre et du cobalt. L’agriculture a été la grande négligée du miracle minier. Les sols arables ne manquent pas, la vallée de la Lufira, le Territoire de Kambove, les zones productrices du Haut-Lomami et du Tanganyika pourraient théoriquement nourrir la province. Mais ils restent sous-exploités, faute d’infrastructures, de semences adaptées, de crédit agricole et de marchés accessibles.

Les routes constituent un obstacle majeur. En saison des pluies, rejoindre Kamina ou Manono depuis Lubumbashi peut prendre un mois entier. Dans ces conditions, le maïs local coûte plus cher à acheminer que le maïs zambien importé par camion depuis Kasumbalesa.

La RDC dispose pourtant de 80 millions d’hectares de terres arables, l’un des plus grands potentiels agricoles du monde. Cette réalité, répétée comme un mantra dans les discours officiels, ne se traduit pas dans les assiettes des Lushois.

Des solutions qui peinent à s’imposer

Les gouvernements successifs ont multiplié les réponses ponctuelles. En mai 2023, Kinshasa et Lusaka ont signé un accord de coopération agricole, la Zambie s’engageant à fournir semences et engrais pour aider la RDC à développer sa production locale. Le vice-Premier ministre Vital Kamerhe avait annoncé en parallèle un programme d’urgence d’un milliard deux cents millions de dollars pour la filière maïs. Trois ans plus tard, les effets sur le marché restent imperceptibles.

Au niveau provincial, le gouverneur Jacques Kyabula a bâti depuis 2019 un programme de villages agricoles subventionnés, dans l’objectif de réduire la dépendance extérieure. Des tracteurs ont encore été distribués aux agriculteurs du Grand Katanga en décembre 2024 puis en septembre 2025. Le Service national affiche des productions en hausse : 25 000 tonnes de maïs en 2025, avec un objectif de 50 000 tonnes pour la saison en cours. Des progrès réels, mais qui restent sans commune mesure avec un déficit de 600 000 tonnes.

La province minière qui ne peut pas se nourrir

L’équation est paradoxale, mais révélatrice. Le Haut-Katanga concentre une part majeure des exportations de cuivre et de cobalt de la RDC, des minerais dont dépend la transition énergétique mondiale. Les recettes minières alimentent les budgets provinciaux et nationaux. Et pourtant, la province ne consacre qu’entre 2 et 3 % de son budget à l’agriculture.

Ce choix de priorisation, implicite, jamais vraiment débattu, a un coût social direct. Chaque flambée du prix du maïs frappe en premier les couches les plus vulnérables de Lubumbashi : les ouvriers des mines et leurs familles, les petits commerçants, les ménages des quartiers populaires comme Camp Scout ou Kilobelobe. La sécurité alimentaire de la capitale minière mondiale dépend de décisions prises à Lusaka.

Tant que cette dépendance ne sera pas traitée comme l’urgence structurelle qu’elle est, et non comme une crise à gérer au cas par cas, les marchés de Lubumbashi continueront de flamber. La prochaine mission en Zambie n’y changera rien.

M&B

Quitter la version mobile