La deuxième ville de la République Démocratique du Congo est assise sur l’une des plus grandes concentrations de cuivre et de cobalt de la planète. Elle accueille des multinationales minières qui pèsent des milliards de dollars. Elle exporte des minéraux critiques indispensables à la transition énergétique mondiale. Et cette semaine, ses habitants font la queue aux marchés pour payer un sac de farine de maïs soixante mille francs congolais — deux fois son prix habituel — quand ils en trouvent.
C’est le paradoxe congolais dans toute sa brutalité.
Une flambée brutale, un signal structurel
La hausse actuelle est d’une ampleur peu commune. Le sac de vingt-cinq kilogrammes de farine de maïs — le « breakfast », produit de base de l’alimentation lushoise — s’est envolé de 35 000 à 60 000 francs congolais en l’espace d’une semaine, selon les relevés de prix sur les marchés de Lubumbashi. En toutes lettres : une progression de soixante et onze pour cent. La mesurette individuelle suit la même trajectoire.
Les premières explications des commerçants convergent vers un seul mot : Zambie. Les arrivages ont ralenti. Les convois tardent. Les prix à la source ont grimpé. Le mécanisme est le même qu’en 2023, le même qu’en 2025. Il se répète parce que rien ne l’a structurellement résolu.
Lubumbashi nourrie par Lusaka
La capitale du Haut-Katanga ne produit pas le maïs qu’elle consomme. Elle l’importe. Massivement. Essentiellement de Zambie, parfois d’Afrique du Sud ou de Tanzanie. Ce n’est pas un secret — c’est une réalité documentée, répétée par chaque inspecteur provincial de l’agriculture depuis des décennies. « Les pays désertiques de la sous-région nous nourrissent », résumait avec amertume, il y a quelques années, le chef du service provincial de l’agriculture.
L’ironie est cruelle. La Zambie voisine produit aujourd’hui 3,7 millions de tonnes métriques de maïs par an, un excédent d’1,2 million de tonnes qui fait d’elle un exportateur régional. Elle y est parvenue grâce à un programme structuré d’appui aux intrants, à la mécanisation et aux semences améliorées, déployé sur plus d’un million d’agriculteurs à travers 116 districts. Pendant ce temps, les agriculteurs du Haut-Katanga récoltent en moyenne 1,5 à 2 tonnes de maïs par hectare, faute d’engrais, de semences adaptées et d’encadrement suffisant.
La RDC dispose pourtant de 15 millions d’hectares de terres arables rien que dans le Haut-Katanga. Au niveau national, 75 millions d’hectares de terres agricoles sont identifiés — dont moins de 10% sont effectivement exploités. Le problème n’est pas la terre. C’est l’investissement qui n’est pas venu.
Le piège minier
La vocation minière du Haut-Katanga a progressivement évincé l’agriculture de la hiérarchie des priorités — et des budgets. Le Code minier prime sur le Code agricole dans l’attribution des espaces. Les terres arables reculent face aux concessions. Les agriculteurs quittent la province ou migrent vers la Zambie voisine, où les conditions de production sont plus favorables.
Ce déséquilibre se retrouve d’un côté comme de l’autre de la frontière. En Zambie même, l’expansion minière autour des concessions de Mopani crée des tensions avec l’agriculture locale : en 2025, plus de 60% des agriculteurs proches des mines signalent des perturbations dans l’accès à l’eau d’irrigation, entraînant une baisse de 9% des rendements dans ces zones. L’extraction minière et la sécurité alimentaire entrent en compétition — au Copperbelt zambien comme congolais.
Des solutions qui arrivent trop tard
Kinshasa a pris conscience du problème. En septembre 2025, le ministre d’État à l’Agriculture Muhindo Nzangi Butondo est descendu à Kipushi, dans le Haut-Katanga, pour remettre des tracteurs aux agriculteurs du Grand Katanga. Son message : « Dans deux ans, nous produirons nous-mêmes et le marché local ne dépendra plus de l’extérieur. »
C’est un engagement sincère. Ce n’est pas le premier. Le gouvernorat du Haut-Katanga avait lui-même lancé, dès 2019, cinq villages agricoles représentant 30 000 hectares cultivables, avec pour objectif explicite l’autosuffisance en maïs. La FAO a investi 4,5 millions de dollars dans un programme d’appui agricole au Katanga, financé par l’Allemagne. Les projets existent. Les annonces se succèdent. Et chaque saison, quand les convois zambiens tardent, Lubumbashi manque de farine.
Le problème profond n’est pas l’absence de politiques. C’est l’absence d’infrastructures de désenclavement qui rendrait les zones de production intérieure — le Haut-Lomami, le Tanganyika — accessibles aux marchés urbains. « Pour aller à Kamina ou Manono, on peut mettre un mois en saison des pluies », indique l’administration provinciale. Tant que ce mois persiste, la Zambie restera le garde-manger du Copperbelt congolais.
Un risque systémique sous-estimé
La stabilité sociale de Lubumbashi est étroitement liée au prix du sac de farine. C’est une ville ouvrière, une ville de mineurs, une ville où le salaire médian ne supporte pas de tels chocs alimentaires. En 2023, quand le sac avait dépassé les 90 000 francs, la tension dans les marchés était palpable. La flambée actuelle n’atteint pas encore ce niveau — mais elle intervient dans un contexte de pression inflationniste globale sur les ménages congolais.
La zone qui alimente le monde en métaux critiques pour la transition énergétique mondiale est elle-même en situation de vulnérabilité alimentaire chronique. C’est un risque systémique que les investisseurs miniers présents dans la région commencent à intégrer dans leurs analyses de stabilité sociale. Une ville minière qui ne mange pas est une ville qui gronde.
Vers une souveraineté alimentaire : l’urgence du long terme
La RDC possède tous les atouts pour nourrir non seulement le Haut-Katanga, mais une large partie de l’Afrique australe. Ses terres arables, son réseau hydrographique, ses zones agro-écologiques diversifiées constituent un potentiel agricole que beaucoup de pays lui envient. Ce potentiel attend, depuis l’indépendance, les investissements publics et privés, les infrastructures de transport, les politiques d’intrants et les chaînes de valeur qui lui permettraient de se concrétiser.
La hausse du prix de la farine à Lubumbashi n’est pas seulement un fait divers économique. C’est un rappel de l’équation non résolue au cœur du modèle de développement congolais : extraire des ressources du sol sans construire les conditions qui permettraient d’en vivre dignement à la surface.
M&B


