Une rivière disparait, ERG le coupable idéal ?
ERG, en pleine tourmente avec la fermeture de CCC, joue visiblement la montre et ne semble pas se soucier outre mesure du calvaire des Sakaniens.

Le vol Kinshasa-Lubumbashi commencé aux aurores sur Congo Airways est agréable, j’y trouve même — surprise — le dernier numéro de Mining and Business dans la pochette du siège. Dès mon arrivée à Luano, où m’attend Chico, solide gaillard et qui se présente comme mon chauffeur, je reprends la route. Il nous faudra encore cinq heures de voyage sur la piste pourtant bien reprofilée entre Kasumbalesa et Sakania.

Les motos, les « camions-vélo » des vendeurs de makala pressés d’en finir et les mamans portant sur la tête leur bassine chargée de produits de contrebande nous indiquent que le but est atteint.   

Les avenues sont larges, bordées de caniveaux flambants neufs. « C’est l’ancien Gouverneur qui a fait tout ça, me raconte Chico avec un soupçon de fierté dans le regard, et c’est la mine qui a payé… ». J’apprendrai en effet que c’est bel et bien « Frontier », un des fleurons du groupe ERG qui a honoré la facture de 10 millions de dollars ! En passant non loin de l’église en briques rouges, une bonne cinquantaine de femmes et d’enfants, munis de jerricans jaunes, attendent leur tour au pied d’un réservoir pour s’approvisionner en eau. Un premier indice pour mon enquête.

Sakania fut créée en 1910 pour accueillir la dernière gare du tronçon ferroviaire au départ d’Élisabethville et reliant le Congo à la Zambie. Située à quelques encablures du poste frontière, la ville de maintenant 65 000 âmes fut donc pensée autour de cette gare coloniale. Mais si, à l’époque, la Compagnie de Chemin de fer (KDL) choisit ce village de Sakania, ce n’est pas par hasard. Les locomotives à vapeur étaient certes gourmandes en charbon, mais elles buvaient beaucoup d’eau également. La cité est donc née grâce à sa rivière, la Lubembe. La concession où est située la source était protégée par des eucalyptus. Un réceptacle en béton (voir photo) complétait le dispositif étroitement surveillé. La société, future SNCC, avait même construit un château d’eau, qui lorsque le train est passé au diesel, a ravitaillé l’ensemble de la bourgade qui ne comptait, avant l’arrivée de la mine, pas plus de dix mille habitants.

« Non, Monsieur, pas possible de prendre de douche à cette heure… Il n’y a pas d’eau pendant la journée ! C’est comme ça ici, depuis que la rivière a disparu ! » me déclare, résigné, le gérant de l’Angel’s Inn, où j’ai choisi de descendre. Le papa au ventre rond — que je viens visiblement de sortir de sa sieste — en levant les sourcils, me fait comprendre qu’il ne pourra rien y faire. J’ôterai donc le mélange de sueur et de poussière rougeâtre collé à ma peau avec ce seau qui, grâce au maigre filet d’eau fuitant encore du robinet, finira bien par se remplir.

À tout seigneur tout honneur, ma première visite me conduit chez le Mze Fridolin, chef coutumier le plus respecté de la région. Le « vieux » nous reçoit dans sa cour où trône un manguier hors d’âge. Les politesses d’usages une fois déclinées, il engage la conversation par interprète Bemba interposé sur le sujet du jour. « Depuis un temps, on bafoue les coutumes ici. Par exemple, il n’est pas possible chez nous, que l’on puisse, dans les cimetières, déterrer un mort pour en enterrer un autre ! Or, ça se fait maintenant ! Nous avons déjà averti les autorités pour dire que le respect des coutumes est très important et que sinon, des conséquences fâcheuses, comme celle à laquelle nous assistons, peuvent se produire. » Est-ce bien la réponse que j’attends ? Les esprits auraient-ils volé l’eau faute du respect des traditions ancestrales ? Cartésien et peu sensible à cette explication, j’insiste un peu pour ramener mon Chef du côté de la mine. Finalement, une hypothèse un peu plus proche de ma logique est émise par le fidèle gardien des coutumes : « Selon les anciens, c’est le tuyau naturel qui a été coupé entre le marécage Mwalolua et la source de la Lubembe. La rivière a deux sources reliées par un conduit naturel que la mine a rompu. Mais personne ne sait où ni comment ». Hypothèse à creuser — c’est le mot qui convient ! — et à vérifier auprès du groupe ERG.

Soudain, baissant légèrement sa voix pour me faire comprendre qu’il me fait confiance, le Chef Fridolin me suggère : « Si vous allez en Zambie, vous constaterez que la petite rivière déborde. Alors qu’ici on en manque ! Donc, il n’y a qu’à détourner ce tuyau, et faire en sorte qu’il alimente notre côté ! »  Je prends congé de mon hôte et quitte sa cour, accompagné par deux de ses douze chiens, visiblement heureux de flairer l’étranger du jour.

Prochaine visite, le Père Gabriel. Cet indéfectible salésien fut pendant un temps le médiateur entre la mine et la population autour de cette question. Il en saura très certainement davantage. Nous sommes à la mission catholique de Sakania sur la colline surplombant la source de la Lubembe. Au loin, les premières primaires entonnent un « B et A : BA », « P et A : PA ». « Jusqu’en 2016, nous n’avons jamais eu de problèmes. L’eau coulait dans notre rivière. Nous avons une source de la Lubembe juste ici sur laquelle on a pu installer un tuyau et une pompe. Mais c’est véritablement en mai 2017 que la nette diminution du niveau d’eau s’est produite. On n’a pas compris ce qui se passait ».

Avec toute la sérénité qui le caractérise, le Père Gabriel me confirme la version du Chef Fridolin et m’explique que « lorsqu’ils ont creusé plus profond, ils ont percé la nappe phréatique et l’eau qui se déversait vers la source se déverse désormais dans le pit puis est pompée vers la Zambie ». « Nous avons parlé aux gens qui s’occupent des affaires sociales de la mine. Ils nous ont suggéré d’adresser une correspondance à qui de droit. Maintenant que notre source est asséchée, ils nous ont invités à introduire une lettre pour demander un forage. Une lettre avec tous les éléments et mille détails… Comme fait quelqu’un qui ne veut rien vous donner ».   

ERG, en pleine tourmente avec la fermeture de CCC, joue visiblement la montre et ne semble pas se soucier outre mesure du calvaire des Sakaniens. Et pourtant, « C’est la catastrophe », s’insurge le Père Gabriel. « Les élèves sont déshydratés et tombent malades… Nous en avons environ 3000 et nous sommes très inquiets. Nous ne savons pas à quel saint nous vouer ! À l’école, on attend les pluies pour recueillir l’eau pour le ménage et les latrines. Pensez-vous ! Les gens lavent maintenant leurs vêtements avec l’eau sale du caniveau principal venant du camp ! »

À mes questions sur les puits, aperçus en arrivant en ville, le père Gabriel, que l’on ne peut pourtant pas qualifier de révolutionnaire, s’enflamme : « Les gens ont essayé de réagir et de se battre contre la mine, et on leur a fait des forages pour les calmer... Dix-huit mois que ça dure ! Mais le pire dans tout ça, c’est que nos frères zambiens voient la rivière déborder régulièrement de leur côté ! Cette situation ne peut plus durer, on perd espoir, ce n’est plus de réunions ou de pitié dont les individus ont besoin, mais d’eau ! » Les passants interrogés me confirmeront courir la ville chaque jour pour remplir leurs bidons depuis plus d’un an et demi, j’apprendrai également que les étangs de pisciculture sont à sec. D’après certains témoignages, le niveau de la rivière aurait baissé aussi subitement qu’étrangement, baissé comme si quelqu’un avait enlevé une ventouse...

Lassés du défilé d’experts et de facilitateurs en tous genres, à Sakania, beaucoup ne machent pas leurs mots : ainsi, selon Maman Alphonsine, bidon jaune sur la tête, « des experts, des universitaires de l’UNILU, des députés sont venus de Kin, de partout, pour étudier le cas. La visite se finit par la mine puis ils se taisent… À la cité, où de nombreuses familles comptent un salarié de Frontier, on craint les représailles si l’on se montre un peu trop véhément sur le sujet ». « Les gens sont pourtant prêts à payer pour boire… », nous certifie la jeune Victoire, qui devrait mettre au monde son enfant dans quelques jours. Peu importe les différentes explications de la disparition de la Lubembe, la population semble convaincue de la responsabilité directe de la mine.  

Du côté d’ERG, qui n’a jamais brillé pour sa communication transparente, silence radio. Aucun responsable des relations publiques pour recevoir la rédaction de M&B. Monsieur X a finalement accepté d’échanger au téléphone, en déclinant l’idée d’un accident ayant détourné la rivière. Seule concession, il admet pomper des quantités d’eau supérieures à ce qu’il puisait avant.

Le dernier mot sera en Bemba pour le chef de quartier, Monsieur Bigdjo  « ma français ina uwa mukini ». Trop parler français ne sert à rien, les discours ne vont pas résoudre le problème, il faut agir maintenant.  

L’engagement du Ministère des Mines sur le dossier. L’historique

Le Gouvernement par son ministre des Mines, Martin Kabwelulu, a fait un suivi précis du dossier en mettant sur pied une commission d’enquête composée d’experts et de députés nationaux. Cette commission a remis un rapport en mai. Ce rapport “Invitait la Société Frontier à envisager à terme la décharge des eaux sur le territoire de la RDC et non vers la Zambie, et ce, en fonction d’études de faisabilité préalables”. L’installation d’un système d’adduction d’eau à Sakania était la deuxième demande.

Grâce à cette commission, un plan d’action a été validé par les parties. Frontier SA y a alloué un budget de 1,7 million de dollars.

Par ailleurs, dans cette lettre que M&B s’est procurée, il ressort également que le ministre Kabwelulu a invité avec fermeté Frontier à « suivre scrupuleusement le chronogramme des travaux » afin de donner solution rapide au dossier.

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