Alain Gomis et l’envoûtant brouhaha de Kinshasa
Le cinéaste a écumé la capitale congolaise, «métropole fascinante», pour y trouver les acteurs non professionnels de «Félicité».

Le cinéaste a écumé la capitale congolaise, «métropole fascinante», pour y trouver les acteurs non professionnels de «Félicité».

Kinshasa, ville ouverte ?

C’est bien l’impression qui se dégage du quatrième long métrage d’Alain Gomis qui offre avec Félicité le portrait d’une femme insoumise tout autant que celui d’une ville indomptable. Sous un ciel toujours laiteux, la caméra suit la jeune femme dans les rues chaotiques de la capitale congolaise, la délaisse parfois pour s’attarder sur des scènes de vie quotidienne, celles filmées le plus souvent par le documentariste Dieudo Hamadi, qui a collaboré à cette fiction atypique. Avant de revenir à chaque fois dans ce bar de quartier, où Félicité chante le soir avec un groupe bien réel : les Kasai Allstars, qu’Alain Gomis avait découverts avant même de s’aventurer pour la première fois dans cette Babel africaine, capitale d’un pays immense, la république démocratique du Congo (RDC) et troisième métropole d’Afrique, après Lagos au Nigéria et Le Caire en Egypte.

Vibrations


En débarquant à Kinshasa, il y a quatre ans, Alain Gomis savait plus ou moins ce qu’il y cherchait : «J’avais déjà écrit la base d’une histoire sur une femme forte, sur sa relation avec son fils», explique le réalisateur franco-sénégalais. Une vidéo des Kasai Allstars lui avait inspiré l’idée d’une chanteuse. Et le désir d’aller voir de plus près cette «métropole fascinante, où s’était inventé ce son unique, mélange assez particulier de modernité et de tradition, que je n’avais pas trouvé ailleurs en Afrique».
Kinshasa et la musique : c’est une vieille histoire, laquelle séduit, depuis une dizaine d’années, certains cinéastes attirés par le potentiel de vibrations d’une ville bordélique mais aussi terriblement créative, peuplée de fous inspirés et de génies méconnus. De Benda Bilili en 2010 à Kinshasa Kids en 2013, en passant par Kinshasa Symphony en 2011, documentaire consacré au seul orchestre symphonique d’Afrique subsaharienne, celui de Kinshasa, également présent dans le film d’Alain Gomis, sans oublier Viva Riva, un polar survolté sorti en 2012 : la capitale congolaise s’est discrètement imposée comme l’une des villes africaines les plus représentées sur nos écrans, presque toujours associée au destin d’une formation musicale.

Reste que tourner à Kinshasa, où l’on ne sait jamais qui est le plus à craindre du voleur ou du gendarme, n’a rien d’une gageure. «J’ai vite compris que ça allait être dur, mais le challenge lui-même était stimulant», souligne le réalisateur. Dans cette ville «aux infrastructures absentes et à l’administration très présente», constate-t-il pudiquement, il lui a fallu «souvent négocier des autorisations et faire un gros boulot préparatoire», pendant plus d’un an. Le temps nécessaire aux repérages comme au casting.
Au sein du trio qui domine le film, seule Véro Tshanda Beya (qui interprète le personnage principal) avait déjà «joué un petit rôle» dans une pièce de théâtre. «Elle s’est imposée par la force de sa conviction, alors qu’au départ, je cherchais une femme plus frêle et moins jeune», reconnaît Alain Gomis, qui hésitera longtemps avant d’offrir le rôle à cette jeune femme au visage souvent aussi impassible qu’un masque.

Intime

On pourrait croire que le film s’achève avec cette quête de la somme à payer pour opérer ll’adolescent, il rebondit en réalité, ou plutôt dérive, soudain dans un rythme différent qui peut surprendre le spectateur, plongé dans une dimension plus intime, voire onirique et mystique. «Je voulais aussi parler du monde de l’invisible qui reste très présent dans l’univers africain», explique le réalisateur qui reconnaît volontiers combien le fait d’être lui-même à moitié africain et d’avoir travaillé avec une régie sénégalaise a permis d’apprivoiser plus facilement une ville où l’on se méfie souvent de l’image véhiculée par les étrangers. «Je montre la ville africaine dans la dureté du quotidien. Mais j’aurais pu avoir le même regard à Paris. On ne peut pas construire la justification d’une société sur la seule possibilité des 4 ou 5 % qui s’en sortent», soutient le cinéaste qui a déjà prévu d’aller montrer le film à Kinshasa.
Depuis le tournage, la situation ne s’est guère améliorée dans la capitale de ce pays gigantesque. À Kinshasa, comme dans le film, le présent s’impose comme seul horizon d’une ville où la survie reste une guerre quotidienne.

Légende photo : Le réalisateur franco-sénégalais Alain Gomis. Photo AFP

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