MAKALA, film immanquable
« Makala », tourné en RDC près de Kolwezi, a remporté le Grand prix de la Semaine de la Critique à Cannes en mai 2017. Ce documentaire réalisé par le Français Emmanuel Gras suit un villageois congolais partant à la ville vendre son makala, armé de sa seule volonté de fer.

« Makala », tourné en RDC près de Kolwezi, a remporté le Grand prix de la Semaine de la Critique à Cannes en mai 2017. Ce documentaire réalisé par le Français Emmanuel Gras suit un villageois congolais partant à la ville vendre son makala, armé de sa seule volonté de fer. Caméra sur l’épaule, le réalisateur dépeint son activité de bûcheron, de vendeur, en passant par ce précaire statut de « transporteur » sur sa bicyclette « 4X4 ».
Au cœur du débat sur la transition énergétique et la déforestation du Congo, Makala est un film percutant, sensible et surtout… immanquable.
Emmanuel Gras s’est confié à Mining & Business. Interview.

M&B : Emmanuel, quelle était votre intention en filmant le périple de Kabwita Kasongo ?
EG : En questionnant des fabricants de charbon de bois, j’avais été frappé par l’immense écart entre l’énergie et l’effort déployés pour produire et transporter leur marchandise et la faible valeur économique. En suivant de bout en bout, de la coupe de l’arbre jusqu’à la vente du charbon, c’est d’abord cela que je voulais montrer : pour eux, il faut faire beaucoup pour récolter peu. J’avais déjà filmé des creuseurs pour un documentaire belge « Pale Peko Bantu » et on retrouvait les mêmes ingrédients : prise de risques, travail physique épuisant et faible contrepartie. C’est dramatique, mais ça en dit beaucoup.
Au cours du film, une autre problématique est apparue : celle de la différence de prix entre les produits locaux, avec lesquels certains Congolais survivent, et celui des produits manufacturés importés. Je ne sais pas d’où viennent les taules ondulées, mais quand on voit leur prix, on comprend qu’il est bien difficile pour un paysan d’améliorer son existence avec le fruit de son travail.

M&B : Qu’est-il advenu de votre « acteur » après la sortie du film ?
EG : J’avais promis de lui donner de quoi construire sa maison, et c’est ce que j’ai fait. Je lui ai aussi laissé un téléphone portable pour qu’on reste en contact, et Gaston Mushid mon assistant-réalisateur (par ailleurs directeur de la RTM) est retourné au village pour lui montrer le film. Il va bien, ainsi que sa famille, et il habite dans sa nouvelle maison, qui n’est pas plus luxueuse que l’ancienne, mais qui lui appartient. Il continue de cultiver sa parcelle et produit du charbon. J’attends avec impatience la projection au village pour le retrouver !

MB : Avez-vous un retour du gouvernement congolais après diffusion ?
EG : Non

MB : Une diffusion est-elle prévue en RDC ?
EG : Une tournée est organisée par les Instituts français. Il y aura donc des projections à Kinshasa, Lubumbashi, Kolwezi et peut-être dans d’autres villes. Il y aura aussi des projections au musée de Lubumbashi, dans des villages et des lieux plus éloignés des centres-ville.

MB : Avez-vous d’autres projets visant à faire changer les choses ?
EG : Pas dans l’immédiat, mais je regrette que mon film ne montre pas plus clairement que le besoin de charbon vient de l’absence d’autres sources d’énergie pour les ménages. Pas d’électricité, encore moins de gaz… C’est cette pénurie qui engendre la déforestation. Si je devais faire un nouveau film, il parlerait de cela.

MB : Quel message avez-vous essayé de faire passer en montrant cette « église éveillée » où curieusement le prêche porte sur l’homme intègre ?
EG : C’est en montant le film je me suis rendu compte que le prêche portait sur l’homme intègre. J’ai d’abord cru à un heureux hasard, mais en fait je pense que l’histoire de Job est souvent reprise par les prêcheurs pour toucher les fidèles congolais, qui doivent souvent faire face à des problèmes de corruption.
J’ai gardé cette scène, car ces églises sont très présentes au Congo et je trouvais juste de les faire exister. Ensuite, montrer ce lieu où les gens se retrouvent pour exprimer leurs peines et leurs espoirs en espérant être écoutés m’a semblé essentiel. Il y a quelque chose de très humain. Mais il y a un retour à la réalité après ce moment intense. Je ne voulais le juger : on peut voir cette scène comme le moyen pour Kabwita de retrouver de l’énergie… ou comme une nouvelle illusion.

MAKALA, le pitch

Kabwita produit du charbon de bois et le vend à Kolwezi, à environ 40 km de son village. Le film documentaire nous invite à voir le travail harassant et dangereux du héros, depuis l’abattage d’un arbre, son débitage et sa transformation en charbon de bois, puis le chargement des douze sacs (200 kilos) sur le vélo, poussé sur 40 km de pistes pendant trois jours, pour en tirer un revenu dérisoire, y compris en comparaison avec ses modestes rêves.
La route de Kabwita est semée d’embûches. Ses espoirs sont mis en difficultés dans la ville grouillante et poussiéreuse où il faut à chaque fois marchander le sac entre 3 000 et 4 500 francs, alors qu’une simple tôle pour finir le toit de sa maison en coûte 11 500 !
L’usure physique du héros, alors qu’il n’a pas atteint la trentaine, la corruption, la logique individualiste qui l’a emporté sur les solidarités ancestrales, les techniques rudimentaires, la rareté des réchauds et les problèmes électriques rendant indispensable un produit que chacun veut acheter au moindre prix, y compris les notables de la ville, sont méticuleusement explorés.
Ainsi, « Makala » nous renvoie à la problématique de l’énergie-bois, dite « pétrole du pauvre » face à une demande énergétique ménagère galopante.

Alors que le reste du monde commence à bâtir des sociétés plus sobres en énergie et moins dépendantes des énergies fossiles, des tonnes de charbon de bois et de bois de chauffe sont acheminées dans les marchés de la RDC, sans respect des normes écologiques, entraînant ainsi une réduction de la biodiversité forestière. Kabwita et ses collègues y participent, certes, mais apparaissent finalement comme des héros de la vie quotidienne, cherchant du réconfort dans les « églises éveillées ».
Tout au long du film, Emmanuel Gras est là, invisible, aux côtés du personnage, le filmant dans sa besogne et sa quête avec un infini respect. Makala n’est pas un film misérabiliste. Il rappelle ce qu’est la dignité d’un homme vivant avec cette farouche détermination oscillant entre force de caractère et résignation.
C’est un film à la fois d’une infinie beauté et d’une infinie tristesse. Car Kabwita n’est pas un personnage de fiction, mais une personne, parmi des milliers d’autres.
Pas de morale, pas de détails, pas d’explications : on touche à sa réalité, aussi dure fût-elle.
Beau. Triste. Brillant.

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