Dans quel cadre êtes-vous êtes au Congo ?
C’est la troisième fois que je fais une tournée avec le film « l’Empire du silence » avec des débats dans différentes régions. On a commencé à Kinshasa fin novembre 2021 par de grandes séances au Palais du Peuple. C’était les premières mondiales avant même que le film ne sorte en salle en Belgique, en France et avant que je ne fasse des tournées en Afrique, en Belgique, en France et aux États-Unis avec le docteur Mukwege.
Et les premiers déplacements au Congo ?
En septembre dernier, j’ai fait une tournée à l’Est, à Bukavu, à Goma, et à Kisangani. À chacun de mes passages, des projections ont été organisées dans les universités, les Instituts français, les paroisses, maisons des jeunes, maison des barreaux et autres lieux de la société civile. Avec près de 40 projections, ce sont des milliers et milliers de spectateurs qui ont ainsi assisté au film avec 90 % de jeunes.
J’ai le soutien partiel de Wallonie Bruxelles, mais j’autofinance une grande partie de ces voyages que je fais de manière bénévole pour le public congolais et toutes les séances sont gratuites et libres de droits d’auteurs. C’est ma contribution à la cause congolaise.[ihc-hide-content ihc_mb_type= »block » ihc_mb_who= »unreg,3″ ihc_mb_template= »2″ ]
Lors de ce 3e séjour de diffusion du film à Kinshasa, on a projeté le film à la cathédrale, ce qui était symboliquement important. Puis à Kananga où on a eu une projection au barreau, dans les universités, dans les congrégations religieuses. J’ai enchaîné à Kolwezi dans la salle de l´Assemblée provinciale et j’ai continué à Lubumbashi avec une affluence exceptionnelle à l’Université et à l’archevêché. Avant de terminer la tournée à Kinshasa à l’espace Bilembo en présence des ambassadeurs de France et des USA. Enfin, au Centre Wallonie-Bruxelles, une projection a été organisée pour les étudiants en journalisme et communication de l’IFASIC.
Quelle a été la réaction du public congolais ?
Le retour, c’est la découverte. J’ai compris que les Congolais ne connaissent pas l’histoire de leur pays. Même moi qui réalise depuis 32 ans des films sur le Congo, j’ai découvert certaines pages sombres de l’histoire congolaise : le massacre de Mbandaka ou la guerre des Six Jours de Kisangani. Comme je remonte 25 ans en arrière : la Première Guerre, la Deuxième Guerre, la guerre de Kisangani, les différents massacres Mbandaka, Tingi Tingi. Puis au Katanga, je traite un épisode, celui de Gédéon Kyungu et je termine sur la crise kasaïenne. Partout, mon but était de trouver des témoins, de récolter des témoignages de personnes qui n’ont jamais parlé aux médias. Ils ont eu beaucoup de courage non seulement pour expliquer ce qui s’était passé, mais aussi pour dénoncer ceux qu’ils estiment être les criminels responsables de ces massacres. Bien sûr, juridiquement, ils sont présumés, mais pour les gens qui les ont vus sur le terrain, ils ne sont plus vraiment des « présumés ». Il a fallu beaucoup de bravoure pour citer Gédéon et des hommes politiques congolais toujours au pouvoir. Donc, le premier objectif de ce film, c’est de faire découvrir l’histoire, de la comprendre et de la partager. C’est un rôle historique, d’information et bien évidemment de prise de conscience, ce sont des enjeux qui touchent l’éducation et la justice.
« J’espère que “l’Empire du silence” permettra de lutter contre l’oubli »
Et l’impunité ?
Oui, le thème central qui ressort de tous ces films, c’est l’impunité persistante. Pourquoi la tragédie congolaise continue-t-elle toujours après 25 ans et pourquoi le pays a-t-il replongé dans une nouvelle guerre à l’Est ? Cela rappelle la première guerre en 96, et la deuxième guerre en 1998. Parce qu’il y a une impunité. Je l’ai expliqué dans le film. Il n’y a pas de raison que ça s’arrête.
J’espère que « l’Empire du silence » permettra de lutter contre l’oubli, c’est la conclusion morale du film. Faire découvrir ces témoignages, découvrir ces nombreuses archives qui illustrent de manière extrêmement visuelle et prégnante ce qui s’est passé. Par exemple, je me rends compte que quasi personne ne connaissait la séquence du train de la mort à Kisangani en 1997.
D’où viennent ces documents ?
Tout simplement de Reuters. Au cinéma, les images passent vite. Si toutes les scènes de ce qui se passe en Ukraine sont bien assimilées dans les mémoires, les images du Congo, si elles ont été diffusées un jour, n’ont pas une prégnance telle que l’imaginaire collectif occidental ou congolais les ait intégrées.
Mais on brise le silence, c’est le but du film. Il est vrai que les médias occidentaux ne traitent pas de la même manière la guerre en Ukraine et la guerre à l’Est du Congo. Et que les médias congolais sont tellement autocentrés qu’ils ne parlent quasi jamais des autres tragédies africaines ou mondiales comme le Tigré, le Yémen, etc. Les Congolais sont englués dans leur tragédie et cela les empêche de se préoccuper et d’être solidaires des autres peuples et c’est vraiment dommage. Il est vrai que la communauté internationale ne prend pas les décisions identiques pour enquêter, mener des investigations et sanctionner les auteurs de crimes commis actuellement à l’Est comme la CPI l’a fait pour Poutine. Ce sont malheureusement deux poids deux mesures sous deux registres différents.
Mais les autorités congolaises ne mènent pas davantage d’enquêtes et ne sanctionnent pas davantage les « présumés » responsables des crimes commis dans ce pays depuis plus de 25 ans. Regardons d’abord dans son jardin avant d’accuser les tiers de ce qu’on ne fait pas !
Revenons aux réactions des spectateurs.
Une réflexion se répète : « Merci de nous avoir permis de comprendre l’enchaînement de ces événements qu’on connaît de manière isolée, mais qui sont là reconstitués dans un ensemble ».
Mais surtout, de grandes émotions qui font pleurer les spectateurs de voir ce qu’est devenu leur pays. Le choc et la révolte surtout à l’Est en disant, « c’est inadmissible, plus jamais ça. » « Nous allons nous prendre en main et changer les choses. Nous ne voulons plus de leaders qui pratiquent la prédation, la corruption, la violence et l’accaparement du pouvoir au détriment du développement du pays et de sa population. »
Les gens me demandent toujours, qu’est-ce qu’on peut faire ? À la faculté de médecine, j’ai expliqué qu’il fallait dès demain créer une médecine médico-légale qui permette d’identifier les victimes. Les banques d’ADN existent dans d’autres pays africains, mais pas au Congo. Vous avez besoin de cet outil juridique. Vous êtes criminologue, et bien travaillez sur ces crimes impunis, vous avez là une matière invraisemblable ! Vous êtes juriste, allez vers les tribunaux, la justice nationale et internationale, les tribunaux mixtes ! Dans tous les domaines possibles et imaginables, chacun peut faire à son niveau quelque chose.
Souvent, on se réfère au Docteur Mukwege, prix Nobel de la paix et fierté du Congo. C’est l’exemple à suivre, comme quelques autres trop rares par génération. Mais, s’il vous plait, soyez tous des Docteurs Mukwege ! Prenez des risques ! Je vous rappelle les mots de Jean-Paul II, quand il est devenu pape alors qu’il y avait encore un régime totalitaire communiste en Pologne, et dans tous les pays de l’Est. Tout de suite, il a dit : « N’ayez pas peur ». Et les Polonais n’ont pas eu peur et ils ont fait tomber le système. N’acceptez plus la soumission, l’humiliation, la violation et ne soyez pas dans la servitude volontaire !
Vous avez été le témoin privilégié de l’histoire récente du Congo. Comment voyez-vous les choses dans l’avenir ?
À un moment donné, j’ai compris que les rendez-vous politiques au Congo sont toujours des rendez-vous manqués et que la situation s’est dégradée. On a espéré la chute de Mobutu, j’étais à côté du peuple avec cet espoir d’une société démocratique humaniste, ouverte et pluraliste. Mais le résultat fut une guerre extrêmement criminelle qui a accouché d’une deuxième guerre après le départ des Rwandais et qui a balkanisé le pays. On est retombé, on a replongé et puis il y a eu une multiplication des groupes armés, les premières élections, dont beaucoup, ont rejeté la véracité. Avec celles de 2011, il y a eu beaucoup d’espoirs à nouveau déçus, car la fraude était spectaculaire. Enfin, le scrutin de 2018 s’est fait dans la douleur et son résultat est très contesté.
Chaque fois, on a l’impression que le Congo se complaît dans ses vieux démons pour ne jamais sortir de l’ornière de ses cycles infernaux dictés par l’accaparement du pouvoir et des richesses. Mais, aujourd’hui, la jeunesse est beaucoup mieux éduquée. Je le vois dans tous les débats, elle ne se laisse pas duper. Je me rends compte également que le discours éthique et moral sur les valeurs spirituelles, individuelles du Docteur Mukwege a un impact sur la société. Il faut tuer le serpent et son venin. Je pense que cette génération est apte intellectuellement. Elle a l’outil numérique, elle sait ce qui se passe ailleurs, on ne peut plus lui faire prendre des vessies pour des lanternes. Avec cette énergie, j’ai bon espoir.
Et puis j’ai découvert que des gens n’avaient plus peur, ils ont cité non seulement ce qu’ils ont vécu, mais au-delà de la résilience, ils ont osé dénoncer les responsables de ces crimes dont beaucoup sont aujourd’hui au sommet du pouvoir militaire ou politique. Mais au sein de la population les choses changent surtout à l’appel répété du docteur Denis Mukwege, le prestigieux Prix Nobel de la paix pour mener fin à l’impunité et revenir aux valeurs morales et spirituelles de la société congolaise.
Et parmi d’autres, les femmes kasaïennes survivantes sont décidées à ne plus se laisser intimider. De résiliente elles sont aujourd’hui résistantes. Donc, cette force est là, avec ces gens qui sont des modèles.
EXERGUES
Je sens qu’aujourd’hui la jeunesse qui ne se laisse pas duper.
Pourquoi la tragédie congolaise continue-t-elle toujours après 25 ans ? À cause de l’impunité ! Il n’y a pas de raisons que ça s’arrête, c’est cela le thème central du film.
Le but du film L’EMPIRE DU SILENCE est d’ouvrir les yeux et les consciences et de briser le silence.
Par Olivier Delafoy
Photos odelafoy pour @photo.AfricaInside
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